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Les riches peuvent s’offrir ce que le Père Noël leur refuserait, pas le « peuple ». Il y avait « Gucci », maintenant il y a « Apple ». Les produits et services « haut de gamme » s’opposent à ceux produits en grande quantité et à moindres frais.

Plus les personnes riches s’accaparent les meilleurs ustensiles que la société produit, moins ils deviennent sensibles à l’inégalité de bonheur que leur richesse engendre. En conséquence, moins ils estiment les autres. Or leur opulence suinte dans les médias, où les pubs utilisent le conditionnement opérant pour nous promettre une estime de soi garantie; à condition, bien sûr, que nous affichons des marques de compagnie sur nos ustensiles à vivre (ça va des dginzes aux téléphones, en passant par le char ou le quartier, le diplôme ou le compte de banque, et, une nouveauté, le nombres d’abonnés à ses sites).

Et c’est dans les pays les plus inégaux question richesse qu’on dépense le plus en publicité.

L’effet Veben

La « distinction » sociale est fondée sur l’accès privilégié aux ressources. Posséder une « marque », ça fait mâle/femelle « alpha ». C’est la promesse du bonheur. Un problème toutefois, le paradis de l’amour de soi n’est pas accessible autrement (c’est affirmé implicitement dans les pubs). D’où les « paraîtres » illusoires (lunettes fumées, tatous excessifs, endettement) chez plusieurs. Étrangement, pour certains objets de luxe, plus le prix augmente, plus la demande augmente : l’effet Veben.

Vente trottoir sur Mt-Royal,
août 2019

J’ai un cas remarquable de distorsion psychologique face à un objet cher. Le café Blue montain est le plus cher au gramme. Cultivé en Jamaïque, sa production est donc limitée par une surface de culture minuscule (comparé au Kenya, disons). Or, à chaque fois que quelqu’un en a commandé dans un café devant moi, il a fini par dire que s’il était plus cher, c’est qu’il avait meilleur goût. Ce qui n’a aucun rapport avec le prix.

Ça explique en partie pourquoi toute une industrie thérapeutique de l’estime de soi s’est développée en méthodes de découverte de son potentiel.

Pas surprenant que le système de santé, les forces policières, les prisons et les centres de réhabilitations, les conseillers, psychologues, thérapeutes et travailleurs sociaux coûtent chers et sont peu efficaces, la source des problèmes est ailleurs (et ce qui rend le travail de ces gens d’autant plus méritoire).

La quête du Graal

Dans The Spirit Level (L’égalité, c’est mieux), deux épidémiologistes, R. Wilkinson et K. Pickett, font une étude comparative du taux de diverses « maladies sociales » dans une trentaine de pays industrialisés, des États-Unis à Hong Kong, en passant par la Finlande et le Japon (et une comparaison entre les divers états américains, où les données abondent grâce au Public Health Service).

Qu’entend-on par « maladie sociale »? Il s’agit de divers afflictions, maladies, troubles physiques ou psychique de fonctionnement ou d’intégration sociale. Ça comprend dépression, arrêt cardiaque, cancer ou faible l’espérance de vie; intoxication aux drogues, au jeu ou à l’alcool; échec scolaire, délinquance et maternité précoce; comportements violents, meurtres et suicide. Bref un ensemble de troubles de santé et d’adaptation sociale qui dynamitent l’estime de soi.

Au départ, le but de la recherche était de savoir dans quelle mesure le manque de richesse provoquait l’apparition de ces troubles et dans quelle mesure. La réponse fut en rien. Si on produit un graphique avec, à l’horizontale la richesse d’un pays ou d’un état et, à la verticale, le pourcentage de personnes affectées par un des divers troubles ciblés, nos deux chercheurs se sont retrouvés devant un nuage de points sans signification. Un pays riche pouvait comporter beaucoup ou peu de délinquants et de filles mères, de même un pays pauvre.

Métro Laurier, sortie nord
5 avril 2020 vers 13 heures

Nos deux chercheurs ont tenté de trier les données différemment, se demandant dans quelle mesure l’écart de richesse dans un pays (ou un état) agit sur les maladies sociales ciblées. Sur le graphique, ils ont plutôt aligné les pays à l’horizontal selon l’écart de richesse entre le 20% des gens les plus riches et le 20% plus pauvres.

Bingo!

Pour chaque trouble ciblé, une diagonale est apparu, allant de peu de cas dans les pays égalitaires à beaucoup de cas dans les pays inégalitaires. La mauvaise santé et les problèmes sociaux sont liés à l’inégalité et non au niveau de vie. C’est la solidarité économique et non la croissance économique qui constitue la clé de la paix et le bonheur en société. Dans les sociétés les plus égalitaires comme la Suède et le Japon, l’obésité, les mères adolescentes, les meurtres, les prisonniers, l’alcoolisme sont moins fréquents et l’espérance de vie plus élevée. C’est l’opposé aux États-Unis et en Angleterre.Voici deux cas exemplaires.

En Angleterre, l’espérance de vie des civils qui travaillèrent durant les deux grandes guerres fut plus élevée. Pourquoi? Cette période correspond à une hausse des revenus de la classe ouvrière et à une baisse de ceux de la classe moyenne. À partir du début des années 1990, le régime communiste aboli, la Russie a connu la tendance contraire.

Pour ce qui est de l’obésité, dans les sociétés traditionnelles, les riches étaient gras et les pauvres maigres. Le modèle s’est en partie inversé; l’obésité touche les pauvres en pays riches. Aux États Unis, 30 % des adultes sont obèses, seulement 2,4 % au Japon. Dans l’esprit du « siècle des lumière », le Japon semble bien être un soleil levant.

Comment l’estime de soi cause l’apparition de ces divers troubles dans les sociétés inégalitaires?

(à suivre)

 

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