Sur Mont-Royal, je prends le temps de ramasser une canette de bière abandonnée sur le trottoir. J’ôte la languette et la place dans ma poche de dginzes (pour les chaises roulantes de mon oncle Pierre), puis je pose la canette de bière vide sur la couronne, disposée à cet effet, au rebord de la poubelle. Et je poursuis mon chemin. Sous l’œil amusé d’un badaud de l’autre côté de l’avenue; sous le regard indifférent de la foule qui circule.

Depuis que mon coin est devenu le centre-ville du Plateau, je vis dans le parking du centre d’achat Mont-Royal St-Denis. Il y a de plus en plus de shopping zombis, d’itinérants et de déchets, sans compter l’odeur, l’été. Tant de gens bouffent ou boivent en marchant qu’il se fait un résidu imperceptible de miettes, de gouttes et de taches au sol. Au point où les fourmis en ont plein les pattes pour récupérer ces offrandes des dieux (j’ai la ballade de Melody Nelson à l’esprit). Je ramasse aussi un détritus à l’occasion, si une poubelle est en vue. La première fois, ce fut une toile en plastique qui voguait entre les voitures sur l’avenue. Comme la « chose » passait proche (j’ai un perso de la Trilogie new-yorkaise à l’esprit), je l’ai épinglé par terre, la jambe en guise de sabre, tel un samouraï. Je l’ai roulé en boule, déposé dans une poubelle pas trop loin, puis j’ai poursuivi ma route. Personne n’a trouvé ça déplacé et ça m’a rendu heureux. J’ai songé à Gandhi : « une personne à la fois ».

J’ai appris dernièrement qu’au Japon, à Tokyo du moins, il est interdit de circuler sur la rue en bouffant, en buvant ou en textant. Compte tenu de ce que je vois ici, j’ai imaginé la catastrophe là-bas (c’est surpeuplé au point où je devrais louer un garde-robe pour ne pas y vivre dans la pauvreté). Le futur de nos normes sociales démocratiques, c’est au Japon qu’il se compose, semble-t-il. Et pour bien plus que les vidanges et le téléphone, m’avaient déjà fait découvrir deux épidémiologistes. Ce que je saisis soudain par un début mars ensoleillé.

vente trottoir sur Mt-Royal, août 2019

Le jeu de l’ultimatum

Les théories économiques ont l’habitude d’un postulat : le consommateur tend à maximiser son intérêt personnel, un « égoïsme » naturel lié à la reproduction de soi (sur lequel a déliré Richard Dawkins en 1976). Un économiste de Chicago, Herbert Simon, avait pourtant sérieusement mis en doute cette « évidence » dès les années 60. Depuis, grâce à des simulations, diverses études ont comparé les réactions de divers groupes dans différents pays. Leurs analyses ont produit une tout autre évidence. Un cas illustre : l’ultimatum.

Imaginez 20 femmes, des blanchisseuses de Kiev, installées face à face à dix tables. La femme à droite possède dix jetons, chacun valant l’équivalent local de 1 $ d’ici. Elle doit prendre une portion des jetons et les placer devant l’autre femme sans mot dire. Si celle-ci accepte, chacun empoche son pécule; sinon, les deux repartent les mains vides. On parle d’un ultimatum car la femme ne peut modifier son offre. Puis on change de partenaire, chacun restant du même côté de la table. Que va-t-il arriver? Et si on remplace les blanchisseuses de Kiev par des chauffeurs de taxi de Philadelphie, des boulangers de Rome ou des banquiers de Sidney?

Deux tendances se manifestent. D’abord, plus les cobayes utilisent des formes de marché pour troquer produits et services dans leur société, plus vite l’accord tend vers 50-50. Le principe muet actif semble dire : « si tu l’as, je le veux; sinon, tu ne l’auras pas ». Un égoïsme civilisé, quoi.

Toutefois, dans certains groupes l’écart s’établit à 6-4, 7-3 ou même 8-2! (ou, à l’inverse, 4-6, 3-7 ou 2-8). Dans ces cas joue une considération culturelle : l’importance d’être bien vu par les autres en tant qu’individu égoïste ou altruiste, selon. C’est alors l’image de soi que renvoit la réponse de l’autre qui pèse dans la balance de son poids invisible. Dans les cas où le donneur offre plus qu’il ne garde, c’est qu’il craint que l’autre se sente insulté par son offre, comme tout autre personne à sa place.

Dans tous les cas, un conditionnement opérant prend l’estime de soi comme cible (et rend délicates les réactions entre étrangers). C’est essentiellement ce type de conditionnement qui joue dans une pub où où on vous dit qu’en acquérant le bidule annoncé, vous serez libre/ masculin/ féminine/ respecté/ sexy/ intègre/ rassurant/ crainte/ aimé/ sympathique/ populaire/ séduisante (d’autres options sont possibles du côté obscur de la force). Ça impressionne le singe en nous. Le conformisme est un puissant outil pour qui veut adhérer à un groupe.

Avenue du Mt-Royal, est de St-Denis,
dimanche 5 avril 2020

Une question de feeling

Dans les relations humaines, l’estime de soi est un élément essentiel pour être heureux. Or cette estime, toute personnelle à soi, dépend essentiellement de l’approbation des autres. C’est ainsi que la collectivité régularise et normalise l’égoïsme naturel de chacun (les riches peuvent tricher en appartenant à une « secte », où l’estime se mesure autrement).

La violence est la conséquence de la honte et de l’humiliation. Elle cible en particulier les jeunes hommes dont le statut social ne permet pas d’espérer gagner une compétition sexuelle. L’idéologie du « mâle alpha » (James Bond) est un puissant stéréotype sexiste (inutile au gentleman classique, notez). Ça résume la situation d’un bon nombre de tireurs de masse. L’estime de soi du mâle est aussi grandement influencée par le regard du père (les séries policières et dramatiques sont truffées d’exemples). Aux USA, 60% des violeurs, tout comme 70% des jeunes meurtriers et des détenus de longue durée ont grandi sans père (mais aussi bon nombre de philosophes et penseurs).

Si les problèmes sociaux qu’engendre une mésestime de soi n’étaient que le fait de mauvaises conditions matérielles, les sociétés riches devraient en comporter moins. Or, c’est loin d’être le cas. Quand les pays s’enrichissent, des maladies liées à la pauvreté déclinent (tuberculose, choléra, rougeole); par contre apparaissent les maladies fréquentes chez les pauvres en pays riches (troubles cardiovasculaires et cancers, par exemple).

L’élément important n’est pas la richesse ou l’aisance, mais la position relative que nous occupons dans la société par rapport à la richesse. Notre rôle en société encadre les possibles de notre estime de soi (pensez à « ancien détenu » vs « médecin »). Et c’est ce que les deux épidémiologistes (les Karl Marx de l’estime) dont je vais vous parler ont découvert.

(à suivre)

 

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