Je venais d’acquérir l’intégral de Mafalda, du bédéiste Quino. Un dessin m’avait frappé. Perceuse en main, un citadin rêve de construire un château. J’ai raconté et Christian a souri :
— Les livres techniques sont des romans.

Faire dans l’art

Halogéné, sur Bienville, disparu depuis

Christian est luthier de formation. À l’époque, il partage sa boutique (désolé, pas de photo) avec un réparateur de lampes halogènes sur le petit bout de rue Bienville, entre St-Denis et Mentana ; où existait la boutique Carta Magica (désolé ici aussi), à l’âge d’or de Magic, le jeu de cartes. Christian me montrait un bloc fait d’une pierre grisâtre d’un demi-mètre de côté par quelques centimètres d’épaisseur. Il l’avait commandé quelque part aux États-Unis. Pour pouvoir sabler les panneaux de guitare bien à plat. Sa table de travail me semblait pourtant tout à fait plate. Ça m’a rappelé un professionnel de backgammon. Il possédait une boîte de dés calibrés. Chaque face de chaque dé était d’une longueur précise à un centième de millimètre près.

C’est là que le dessin de Mafalda est « remonté à la surface ».
— Le livre parfait est un mode d’instruction, conclut Christian.

J’ai toujours été convaincu que ce qu’un humain pense, un autre peut le comprendre et le reformuler pour lui-même. La croyance contraire me semble tout simplement invivable, comme ceux qui la partage. Mais le commentaire me laisse sans rêve sur le coup, alors je l’oublie quelque part en moi. Le cerveau est une éponge dont chaque alvéole est une oubliette.

Quelques mois plus tard, en marchant, la scène commentaire m’est revenu à l’esprit. D’un pas à l’autre, une oubliette a libéré son locataire.

Le doigt de Dieu

Mon appart de 1977 à 1990 sur Gilford, coin nord ouest de Boyer

La sonnerie de la porte m’agresse, un son strident et sec. Dix-huit heures cinq. J’ai dormi près de deux heures. Je travaille certains soirs dans un café et j’étudie de jour, alors je récupère quand je peux. Je me défripe le visage en vitesse, peigne de la main ce qu’il me reste de cheveux et me hâte vers l’entrée en me demandant qui peut bien s’intéresser à mon sort une heure pareille un soir de semaine. Avant que j’aie le temps d’ouvrir, on a remis ça. L’électrochoc.

Quincaillerie sur Rachel, coin sud est
de Hôtel-de-ville

J’occupe à l’époque un vieil appartement, coin Gilford et Boyer. Une maison trois étages avec un grand logement au rez-de-chaussée et deux petits logements avec mur mitoyen aux deux étages. Un escalier intérieur mène au troisième. Un vieil édifice où l’électricité fut installée après la
construction du bâtiment. Ces « carillons » furent posées en série. Un bouton-poussoir active une cloche hystérique. Sans subtilité, mais solide et bon marché. Quand je dors ou lis, ça me fout une crampe au cœur. Même après des années de conditionnement, je sursaute toujours.

Chez les gens riches, quand les visiteurs enfoncent le bouton, un carillon répond de quelques notes mélodieuses, suggérant l’arrivée d’un ange. Là, l’électrochoc dure deux secondes, au moins. La porte au bas de l’escalier intérieur s’ouvre sur deux témoins de Jéhovah. Ils ont le doigt pesant les témoins. Comme je n’ai de toute évidence rien à témoigner, les témoins sont repartis.

En refermant la porte, je lève les yeux sur la sonnerie de malheur et prononce ma sentence de mort. Si j’ai pu construire ma table de cuisine avec une scie manuelle, des serres, de la colle et un ciseau à bois, je devrais pouvoir changer de sonnette.

Action !

J’entre chez le quincaillier Rona. Il y en avait partout sur le Plateau à l’époque. Celui qui vend des casseroles qui ne collent pas jusqu’à la peinture antirouille qui colle sur tout, en passant par la boîte aux lettres avec serrure numérique, la colle à bois non toxique pour certains coléoptères en voie de disparition et le tournevis à têtes éjectables muni d’une radio FM. J’ai demandé la sonnette qu’utilisent les anges.

Quincaillerie Azores sur St-Laurent est, au sud de Marie-Anne

Mais là, ça se complique. On n’a pas idée de l’énergie qu’une société peut dépenser à imaginer les formes et les sons les plus étranges pour des bricoles qu’on fout au mur et qu’on oublie. Le jeune préposé me fait écouter divers modèles. Il les active à tour de rôle à l’aide de deux fils reliés à une batterie à courant variable. Nous en trouvons une qui fait l’affaire.
— Quel voltage, demande le préposé, absorbé par les instructions au dos de l’emballage.
— C’est une vieille sonnette, alors c’est un vieux voltage.

Mais Platon ou Einstein pour lui, ça sonne vieux. Il me tend la boîte en précisant que le voltage est variable.
— Vous n’aurez qu’à regarder sur l’ancienne installation. Vous branchez les fils en suivant les indications, précise-t-il en me pointant l’endos. Vous avez quatre choix, mais c’est probablement du douze ou du seize volts.

Quincaillerie sur St-Laurent ouest au sud de Villeneuve.

Back at the ranch, il me faut d’abord improviser un escabeau avec une chaise, sur laquelle j’ai posé l’annuaire du téléphone (une relique du XXe siècle). Les vis rechignent un peu mais finissent par céder. Laissé à lui-même, le boîtier demeure collé à des décennies de peinture. Descente et remontée de chaise avec un marteau en main et le dieu Thor à l’esprit. Un coup sec, l’installation cède. Une pluie de poussière m’asphyxie. Je redescends, m’époussette, sacre et remonte.

Bon, le voltage maintenant. Je découvre que le propriétaire a déjà changé l’adaptateur pour un moderne, à voltage variable. Et je n’ai pas l’emballage. J’y vais au bon sens : gros fil, gros voltage. Du seize volts alors.

Pièces d’auto sur Rachel nord entre de Bullion et Hôtel-de-ville, une institution du coin.

Encore faut-il pouvoir placer les gros fils de cuivre rigides qui dépassent à peine du mur autour des vis minuscules qui assurent le contact. Je tords les bouts péniblement avec une pince, un doigt glissé entre le mur et l’appareil pour pouvoir manœuvrer. Pendant ce temps, de l’autre côté, la joue écrasée contre le mur, je surveille d’un œil ce que je fais. Ça y est, c’est branché ! Je descends l’escalier en vitesse, ouvre la porte et appuie solennellement sur le bouton. Un son, minuscule; un seul, puis rien. J’appuie à nouveau. Rien. Rien, toujours rien. Une connexion défaite ? Je remonte vérifier. Non.

Après avoir testé quelques combinaisons possibles et maudit tous les ustensiles du christianisme, j’admets avoir grillé l’appareil. C’était du douze volts. Il fallait tester le plus faible voltage en premier. Le bon sens haut de gamme.

Je suis retourné au magasin, me plaignant d’un bidule défectueux. Le commis se doutait bien d’une gaffe mais, sans caméra vidéo, il se décide à remplacer l’appareil. Hélas, c’est le dernier, alors il me rembourse. Je reviens chez moi les mains vides. Je replace l’ancienne installation en place et met un bout de « gros tape » sur la clochette. Le bon sens pratique, quoi.

Le rêve : mode d’instruction

Le mode d’instruction pour construire une cabane à moineaux sert à concrétiser un rêve: faire une cabane à moineaux. Le rêve d’un grand amour ou d’une société juste nécessite lui aussi un mode de réalisation. Le mode d’instruction est le testament d’un effort concerté d’intelligences supérieures, la forme « Ikea » de l’éducation.

Quant à Christian, il a abandonné sa boutique et le métier de luthier; de plus son couple s’est brisé. Le tout à cause d’un toboggan. Mais ça, c’est une autre histoire.

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