L’incapacité manifeste des hommes modernes
à rester seuls en face d’eux-mêmes,
ne serait-ce qu’un moment.

Konrad Lorenz

Un cri strident, insistant, me ramène à l’autour. Sur St-Denis, une ambulance force son chemin entre les vaches sacrées. Elles s’écartent de ce taureau furieux qui fonce vers l’hôpital St-Luc, un garage à humains brisés ou défectueux (démoli en 2019 pour faire place à un méga hôpital universitaire, le CHUM).

The End

Vivant au cœur du Plateau (l’endroit le plus densément peuplé au Canada), j’ai été étonné de constater la quantité de personnes « défectueuses » recueillies chaque jour, au nombre d’ambulances, de camions de pompiers, d’auto-patrouilles et autres véhicules affectés au malheur humain et dont le cri électronique déchire brutalement l’espace. Maladie, blessure, brûlure, agression, crise affective, bagarre, dérèglement psychologique ou écœurement existentiel ; peu importe, une sirène s’active. Feu, inondation, vol, vandalisme, bagarre, fuite de gaz; peu importe, une sirène s’active. Et il existe d’autres quartiers à Montréal avec hôpital, poste de police et de pompiers, loin de mon quotidien.

Entrée arrière coin sud ouest de Napoléon et St-Dominique

En général, les passants sursautent, constatent, cèdent le passage si nécessaire, puis poursuivent leur vie. On oublie notre chance d’être en santé. Combien de fois me suis-je imaginé dans une ambulance, allongé, conscient, strappé sur la civière, pensant au bonheur des gens attablés aux terrasses par une journée ensoleillée, qui observent une ambulance passer, comme moi en ce moment. N’est-ce pas une préoccupation essentielle à tout écrivain : vouloir vivre par les yeux des autres ou s’imaginer d’autres moments de vie pour soi.

La mort, c’est essentiellement la mienne et celle de mes proches. Les autres s’en foutent de ma mort. (Ma marche intérieure s’est engagée dans un sentier, mais sur le vif des pas je ne m’en rend jamais compte.) Faut pas « prendre ça personnel », comme on dit par chez moi. Toute vie est égoïste et regarde devant soi, si possible loin devant soi. Toute l’histoire de l’intelligence humaine témoigne en ce sens. D’ailleurs, les gens auxquels nous tenons, ce sont ceux dont nous nous rappelons une fois disparus de notre quotidien. Il n’existe que moi qui vit en moi et pour moi. On devient sensible à la vie des autres à la condition de les considérer comme d’autres « moi » (idem avec les animaux; c’est pourquoi on fait la vie dure aux maringouins). Les oraisons funèbres, c’est pour les oreilles des vivants, ceux qui vont continuer à vivre et m’oublier. Aussi imposante soit sa sépulture, personne ne se rappelle vraiment la jeune femme qui repose dans le Taj Mahal. Le passé se delete (s’efface) un détail à la fois.

Les stèles de papier

Les gens normaux mettent des enfants au monde;
les romanciers comme moi, des livres.
Nous sommes condamnés à mourir dans leurs pages
Carlos Ruiz Zafòn

Il existe des pierres tombales (des romans) dont le message est sculpté par le défunt. Kundera le souligne dans L’art du roman (une somme de courts essais sur l’écriture), tout texte est un testament légué par l’auteur à d’autres solitudes. D’ailleurs, le silence des mots allongés en ordre ne suggère aucun dialogue possible. Ça devient évident, quand on se tient immobile devant l’inscription sur une pierre tombale. Ce qui fait du Dracula de Brian Stoker le Chanel no 5 de la stèle littéraire (Une scène mémorable : le bateau, icône de tombe, arrive dans le port de Londres avec le capitaine mort, enchaîné au gouvernail. La dernière personne ayant eu l’objet en main étant un mort, ça crée des complications légales, précise un article de presse, car tous les événements sont narrés via des textes produits à l’intérieur du roman). Si l’auteur écrit au « maintenant », il n’existe pour ses lecteurs qu’à titre posthume (le dernier à avoir « tenu le livre en mains »). Même vivant, une fois écrites, les phrases d’un auteur persistent hors de lui. Une fois son texte terminé, l’acte d’écrire l’a changé et d’autres écrits hantent sa pensée.

centre de sante, thérapeuthes,
St-Andre est, nord de Rachel

♪ Avec le temps va … ♫

… tout auteur lit ses textes de plus en plus à titre posthume. Chaque texte étant une « petite mort », selon la formule de Georges Bataille. Une mort contente est le salaire de l’art, remarque Maurice Blanchot, qui, de l’écriture, en connaît la pratique comme la réflexion. Kafka croyait que l‘écrivain œuvre pour mourir heureux. Il note dans son journal : « Je ne m’écarte pas des hommes pour vivre en paix, mais pour mourir en paix. » (La phrase la plus pertinente que j’ai lu pour mieux comprendre de ma propre vie.) L’écriture est l’offrande d’un moment de notre vie personnelle à la mise en mémoire d’un autre moment; un abri contre l’oubli.

L’écrivain sculpte sa pierre tombale en y inscrivant lui-même l’épitaphe. Pour certains, une simple sirène témoignera de leur décès. Il ne restera absolument plus rien d’eux tout-de-suite après. C’est pourquoi on fait des enfants et des testaments; ou des livres, entre autres choses. Par peur de l’oubli.

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