(…resuite)

Scène de vie de couple

— Passe, dit la dame à ma gauche.

Nos premiers adversaires sont deux dames dans la cinquantaine, nouvelles au club. Celle à ma droite est nerveuse. Elle nous accueille d’un bonjour trop chaleureux. Ça ne sera pas douloureux, me dis-je. Comme chez le dentiste. On se doute bien de quelque chose, mais on ne sent rien. C’est en prenant connaissance des résultats que ça va dégeler, mais le pire sera passé. Le nez dans ses cartes, mon partenaire suppute ses chances de mystifier les pauvres innocentes. Le requin a reniflé une proie.
— Un sans atout, annonce-t-il tout sourire.
— Passe, dit la dame nerveuse en me regardant d’un air qui avoue : « il n’y a rien d’autre à faire ».

Une débutante. J’ai deux piques à rien, trois cœurs au dix, six carreaux par as valet dix neuf et dame dix de trèfle en trois. Avec la compatissante sur l’entame, j’ai le gigot rêvé pour satisfaire mon carnassier.
— Trois sans atout.

Chacun passe, la nerveuse ajoute gentiment :
— vous avez tout le jeu.
— C’est votre entame, précise le requin, salive aux dents.

La dame pose l’as de pique et moi, le « mort », j’étale mes cartes sur la table pour que mon partenaire décide comment les jouer (bref je suis temporairement mort-vivant). Ce dernier conclut d’un léger sourire. Pour sûr, il aime l’enchère. L’as emporte la levée, ne recueillant de l’autre côté de la table qu’un maigre trois. La dame hésite et revient de l’as de trèfle. Mon partenaire se rassoit confortablement après avoir ponctué le retour d’un levé de sourcil irrespectueux. C’est dans la poche, mais pas contre une bonne défense. La faiblesse est à cœur. Suffit d’observer mon partenaire. d’habitude.

Le degré d’intimité et d’engagement social des partenaires au bridge est tel que rares sont les « paires » qui survivent plus de quelques mois, les deux équipiers demeurant polis l’un envers l’autre. Certaines personnes n’arrivent jamais à trouver un partenaire stable.

Le livre du diable

À tour de rôle, chacun prend une carte et la place devant soi, bien en évidence. Quand chacun a joué, nous retournons notre carte et la rangeons à la suite des autres cartes jouées, comme les pages d’un livre. La suite des figures compose un drame dont le brassage modifie sans cesse l’histoire, piégeant éternellement notre curiosité, attisant notre soif renouvelée de conquête. Une maîtresse impitoyable et exclusive. Les Puritains de la Nouvelle-Angleterre appelaient le paquet de cartes le livre du diable ; un roman pour gloire futile et péché d’orgueil.

Mais en ce moment, mon requin s’en fout éperdument du péché d’orgueil. Après le roi de carreau et petit vers le valet, la dame s’est manifestée à ma gauche, doublement. Bouffé le pauvre domestique. Sitôt fait, un roi de cœur arrogant s’avance d’un trait. Mais avec un sourire triomphant Francis abat ses cartes et réclame le reste des levées, grâce a l’as de cœur. Trois fait quatre, conclut-il. Un top. Une précision déplacée.

Une dame de classe

— J’ai mal joué ? demande la dame nerveuse à sa partenaire.

Mon partenaire prend son élan pour affirmer que oui, évidemment, mais l’autre dame l’arrête sec, d’un seul regard. Chapeau !
— Pas vraiment. Mais quand je nie l’intérêt pour le pique, tu dois tenter un retour cœur.
— Mais je n’ai que dame valet.
— Oui, mais en cinq.
— Je dois mettre un petit ?
— Non, ta quatrième meilleure, le cinq.

La dame a noté tous les petits cœurs de sa partenaire. Sa voix est demeurée calme et posée. De la classe quoi.

Mon requin enchaîne et explique à la novice pourquoi il a réussi son contrat, pourquoi il ne devrait pas, et pourquoi il faut revenir de la quatrième. Le tout pendant que nous rangeons les cartes, notant le résultat, prenant nos cartes dans le second étui et vérifions le compte.

Le règne de l’ordre

La vision de mes Puritains est étrangère au jeu, d’où son jugement sévère. La mienne est extérieure, par manque d’intérêt. Combien de fois ai-je levé la tête et contemplé la rangée de tables bien alignées avec ses joueurs bien attablés, petits cartons en main, qu’ils disposaient sur la table avec réflexion, ordre et discipline.

Nos prochains adversaires sont Carole et Michel, de vrais pros. J’espère que tout va se dérouler convenablement, car quand mari et femme sont partenaires, si quelque chose accroche, la soupape saute et c’est l’engueulade. Pour l’instant, depuis ma table, je vois Michel qui rumine, les yeux rivés sur son jeu. Au fond, c’est la vision des pros que je préfère. Celle qui tente vraiment de comprendre l’insondable et de contrôler le fortuit; où la finitude du jugement s’attaque au hasard et avance chancelante sur le mince fil de la prévision. Peu importe le résultat alors, peu importe les points, le rang ou les honneurs, cet effort à déchirer l’épaisseur du temps est surhumaine.

C’est cette volonté lucide de vouloir abolir l’incertain qui nous rend absurdement humains, nous, les Sisyphe du quotidien.

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