(…suite)

Once upon a time…

Mes premières compétition en duplicata au bridge. Chaque personne se voit assigner une position (Nord, Sud, Est, Ouest) à la table. Chaque brasse, appelée « main », est composée de 4 paquets de 13 cartes, chacun allant toujours au joueur en même position à chaque table. Chaque joueur joue ses cartes devant soi puis les replace dans un étui qui circule de table en table. À la fin, la performance de chaque joueur ou de chaque équipe (Nord-Sud, Est-Ouest) sera estimée par un calcul assez simple en comparant le résultat de tous les joueurs ou équipes avec les mêmes cartes. Faire circuler les joueurs et les étuis est compliqué, sans compter les erreurs d’enchères, c’est pourquoi il faut un directeur de tournoi.

Nous étions les « nouveaux » du moment (les lieux de compétition sont des mondes d’habitués). À mes premières séances, regarder mes cartes, gager et jouer la main consommait toutes mes énergies. À la fin de la session, j’étais vidé. Chaque main était un univers en soi, chaque choix de carte suggérait des conséquences incertaines. Nous n’interrogions jamais les motifs profonds de l’adversaire. Des catastrophes nous tombaient sur la tête, des gains inespérés se matérialisaient parfois sous nos yeux ébahis.

Sur Laurier sud, coin Brébeuf.

J’étais un primate, le bras tendu, tentant de saisir une étoile. Ce que je comprends en voyant mes résultats. Durant la session de jeu, mon partenaire et moi avions l’impression de nous en tirer. Ce n’est qu’une fois évalué à froid que mon amateurisme devint évident, nous finissons toujours derniers ou presque. Ça m’a pris des mois avant de m’extraire de la « gangne » des poches (loosers en romain moderne).

Fight Club

Chocolaterie coin sud ouest Papineau et Gilgford, fermée en 2019.

Rapidement l’instinct du tueur m’a transformé en un placide carnivore qui, d’un coup d’œil, fait le tour des ressources dont il dispose. L’étude théorique d’un jeu dissipe tout le merveilleux de l’imprévu. L’objectif de gagner (la cause finale d’Aristote) prend toute la place. Le plaisir de jouer se transforme en désir de vaincre (et devient une fixation chez les champions). Les regards d’enfant émerveillé laissent place à la froide expectative de gain du requin (les loups de bar agissent de même en jouant avec la séduction).

Plus le joueur studieux « performe », mieux on l’estime. (Je cesse de commenter les « ». Les « François » digèrent maintenant l’étasunien en bons Québécois. J’ai découvert chez Virginie Despentes : « troller un site » et « tu la babysittes ». French is beautiful !) S’entourant de ses semblables, le joueur sérieux sacrifie sa vie au dieu Performance dans un rituel toujours à refaire. On le cote aux échecs, lui donne des points de maître au bridge, évalue son pourcentage au Scrabble, lui inflige un handicap au golf, un rang au tennis, une couleur au karaté. On distribue des titres et distinctions qui permettent de distinguer les meilleurs des autres, les riens-du-tout.

Glacerie sur Laurier sud, à l’ouest de Papineau.

Ça me rappelle une expérience que des béhavioristes réalisèrent avec des chimpanzés. On leur assignait un travail à faire et ils recevaient en retour des jetons. Ils pouvaient les mettre dans une distributrice et obtenir une poignée de raisins. Les expérimentateurs avaient surnommé l’appareil « chimp-o-matic ». Quand j’ai compris que tout jeu de compétition comporte une monnaie de singe, le feu s’est éteint en moi.

Mais le désir de jouer est un phénix qui renaît quand on se rend compte que quelque chose manque à la longue, comme la chaleur d’un feu de foyer en se berçant sous une lumière tamisée. Au bridge, c’était l’atmosphère à la table quand chacun prend ses cartes et évalue leur richesse au début de la compétition (aux échecs, c’est l’entrée dans la salle pour rejoindre ma table après avoir consulté le tableaux des appariements).

Comment raconter un club de bridge, en rendre l’âme ?

L’éternel retour

Chocolaterie sur Rachel nord, près de St-Hubert.

Ce qui me frappait toujours quand j’entrais au club de bridge, c’était son immobilisme. Le même décor, les mêmes personnes, le même horaire, le même protocole de salutation. Entre vingt heures et vingt-trois heures, je vais me promener d’une table à l’autre, dire bonsoir, prendre mes cartes, gager, mettre cartes sur table, une à la fois. Puis le joueur en nord va noter le résultat, nous allons jauger notre performance, jouer une autre planchette puis passer à une autre table. Entre-temps des problèmes vont surgir, que je devrai résoudre seul ou avec mon partenaire. Il faudra mettre au clair le sens de certaines enchères, se rafraîchir la mémoire, s’expliquer au sujet d’un retour, du sens d’un signal, du choix d’une ligne de jeu ou de sa probabilité de réussite. Et soudain ce sera la dernière main. Nous aurons bouffé trois heures de notre vie sans le prendre en compte. Chacun attendra son résultat, l’air de circonstance, puis s’en retournera chez soi la tête pleine de « si tu avais :».

(à resuivre…)

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