J’attends au Frite alors d’alors, coin Berri et Rachel, devenu depuis L’anecdote. Nous sommes au milieu des années 1980. J’aime les frites. Ici on peut les emporter dans un cornet et les manger en marchant. Il m’arrive même d’en offrir à une dame qui les croise avec convoitise. J’observe deux joueurs installés devant un échiquier. De vrais amateurs, la position est toute croche. Soudain le cinéma du souvenir m’a aboli.

Jouer sa vie

Frites alors coin St-Hubert et Rachel

J’ai passé toute mon « adulescence » (jeune vieux garçon, pour les gens âgés) à jouer. Longtemps étudiant, le plus souvent célibataire, jobines peu payantes puis horaires flexibles de prof, l’occasion aidant, vingt années ont passé le temps de le dire.

J’ai été joueur d’échecs (champion de l’UdeM en 1974), arbitre à l’occasion. Par périodes, je jouais des blitzs (5 minutes par joueur pour la partie) plus de trente heures semaine. Ensuite, ce fut le bridge duplicata, comme joueur puis comme directeur, trois fois par semaine. J’ai animé un club de Scrabble duplicata une année durant et fondé une revue, Scrabbeq, qui a tenu quelques mois. Sans compter des sessions marathon de Diplomacy (invaincu!) et d’interminables soirées de cartes avec d’autres vieux garçons aux instincts ludiques prononcés. Sans oublier quelques mois de backgammon intensifs. Et, enfin, les incontournables jeux de rôle (D&D ou Vampire, parfois en GN), jeu de cartes (Magic) et jeux de table découverts au Valet d’coeur sur St-Denis (l’Oratoire St-Joseph des ludiques intoxiqués à Montréal).

Un contre tous et tous contre moi

Des pièces, des cartes, des cases, des dés, des pitons ou des jetons, tout est bon à fabriquer un jeu. Il suffit que les règles de manipulation des objets offrent un éventail de conséquences incertaines et plus compliquées que le Tic-tac-toe. Devient joueur qui s’entête à vouloir prévoir les conséquences lointaines de ses actions comme de celles des autres, pour ne jamais perdre, malgré la volonté d’autrui.

Le Valet d’coeur sur Saint-Denis.

Pourquoi perdre son temps à ordonner pitons, cartes ou jetons alors que le don de prévoyance serait si précieux, du moins plus rentable ailleurs ? À la bourse ou comme conseiller en relations amoureuses, par exemples. Il est aussi difficile d’expliquer le jeu à un non-joueur qu’il est ardu de montrer la futilité de croire à un disciple de Jéhovah. Disons que pour un grand nombre de joueurs, c’est le complexe de Napoléon (ou César) qui nous aiguillonne. Il fait jouir l’égoïste gourmand en soi quand on gagne. Pour un moment, on se sent chez Disney.

Sinon, c’est bêtement l’instinct du tueur qui motive à jouer. Sinon, plus bêtement encore, c’est le gain monétaire.

L’impertinence du réel

L’intérieur du Valet d’coeur

Durant mes études au bac, j’ai travaillé trois ans comme serveur au Café en passant, un club d’échecs qui logeait sur St-Denis en face du carré St-Louis. Un café pauvrement décoré, sale et mal entretenu. Mais aux échecs, seul l’échiquier et qui y domine comptent; l’autour et le statut social des joueurs sont des données impertinentes. J’ai déjà observé un itinérant, devant l’échiquier, ridiculiser un homme d’affaires prospère, qui semblait non seulement autoriser le jugement mais aussi le ton de son adversaire.

Un jour, un feu se déclare au troisième étage de la bâtisse. Les pompiers arrivent en trombe et demandent aux joueurs de quitter la salle. Les novices s’exécutent, mais pas les vrais mordus. Un coup d’œil suffit : pas de flammes alors pas de presse, on termine la partie. Même quand l’électricité fut coupée par mesure de sécurité, les plus tenaces continuèrent leur joute à la lueur d’un briquet.

Le premier sur Laurier sud, entre Marquette et Fabre

Autre anecdote authentique, un dangereux criminel s’est réfugié au café, dissimulé parmi les badauds qui s’assemblent autour d’une position intéressante et caquettent leurs commentaires. Deux agents en civil épient l’homme, de concert avec une force d’intervention en attente à l’extérieur. Au signal, les deux taupes appréhendent le suspect tandis que des agents font irruption dans la place, arme au poing en criant :
— Police ! Les mains en l’air ! Personne ne bouge !

Comme dans les films, quoi.

Les joueurs lèvent la tête et constatent la présence de policiers, concluent que cela ne les concernent pas et retournent à leur joute. Pour les mains en l’air, pas question, il faut bouger les pièces. Jamais je n’oublierai la tête des flics, ahuris, fusil d’assaut en main, qui regardaient ces êtres totalement indifférents à leur théâtre.

(à suivre…)

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