(Le titre, c’est pour faire comme Blade Runner 2049.)
Lors de la manifestation monstre (plus d’un demi-million de personnes) à Montréal à l’automne contre la pollution industrielle, j’ai vu des centaines de manifestants emprunter l’avenue Marie-Anne depuis le métro Mont-Royal pour se rendre sur l’avenue du Parc. Certains le nez dans leur téléphone.

Text me up, Scotty

C’est arrivé progressivement, forcément, mais je m’en suis aperçu soudain un jour (la fameuse goutte) dans un café en plein hiver. J’avais face à moi quatre demoiselles autour de deux tables collées, chacune le nez dans son téléphone. Quand je suis parti, leur nez y était encore, et la neige dehors. Comme si j’avais été téléporté dans un film de Star Trek; où la « star » compose avec des amis absents-présents, ou la «trek » se résume souvent au partage de scènes de vie cocasses et de nouvelles choc. Ça rend le « devant soi » banal, comme après avoir visionné un Star Trek.

Depuis, pour moi, c’est un peu comme dans la pièce Les rhinocéros de Ionesco. Comme il ne pouvait parler de la popularité montate du fascisme, Ionesco avit fait une pièce où les gens se transformaient en rhinocéros. Plus le temps passe, plus il y a des gens avec le nez dans l’écran (le bras qui tient le téléphone image la corne, mettons). Je deviens minoritaire, de plus en plus. Tant que je n’en deviens pas suspect, ça passe. Chanceux, on devient vintage; là, ça passe mieux. Mais c’est rare. Schindler’s List n’est pas un film à propos d’un antiquaire.

Obsolescence

Nous changeons de téléphone en moyenne aux deux ans (moi, au dix ans) et dans l’immense majorité des cas, l’ancien est en état de fonctionner (pas le mien). Les études (souvent françaises) affirment que de toute manière moins de 15% des propriétaires tentent de faire réparer un téléphone défectueux. Les téléphones ne sont d’ailleurs conçus ni pour la durée ni la robustesse. Un « vendeur sympathique » m’a raconté que quand on échappe son téléphone, il brise aisément. Lui ne peut vérifier le trouble, il n’arrive même pas à les ouvrir. De plus, on y trouve des batteries soudées ou collées, des pièces de rechanges indisponibles et un manque de possibilité mise à jour. Résultat : le téléphone est parmi les appareils électroniques les plus rapidement remplacés et les moins recyclés.

Et pourtant, j’ai eu un autre son de cloche de la part d’une association française qui milite contre « l’obsolescence programmée », un beau combat. Ici même, dans un petit local de la Maison Notman, rue Sherbrooke, près de St-Laurent, à Montréal, la compagnie iPhénix remet sur pied les iPhone et tablettes mal en point : écrans brisés, caméras obsolètes, haut-parleurs muets, batterie paresseuse, carte mère endommagée, etc. « Presque tout se répare sur un iPhone », affirme cette micro-entreprise. D’ailleurs, alors que je m’apprète à mettre cette chronique en ligne, une boutique du genre vient d’ouvrir sur l’avenue du Mont-Royal sud, un peu à l’est de Brébeuf (la photo viendra plus tard).

Le poids écologique

Le téléphone, le cinéma, l’électricité et l’automobile avaient grandement modifié la vie sociale au début du vingtième siècle. Moins de théâtres ou de parcs d’attraction avec le cinéma. On peut vivre et sortir le soir (le ciné-parc aux USA et en Allemagne). On peut se rendre aisément au centre de la ville en automobile pour manger et s’amuser là où c’est électrifié. Les lieux et la manière de les utiliser se sont alors radicalement transformés. La télévision a eu le même impact sur les spectacles de cabarets dans les années cinquante. L’introduction d’une technologie transforme nos manières de faire et de vivre. Or, ça prend du temps pour en voir tous les impacts.

Par contre, je pensais que seule l’automobile avait eu un impact écologique négatif majeur. Une étude française sur les téléphones intelligents (Le Devoir, 20 septembre 2017) a produit des résultats effrayants. Soixante-dix kilos de matières premières (plus de 600 fois le poids de l’objet) sont nécessaires pour produire, utiliser et éliminer un seul téléphone intelligent. Son usage génère environ 32 kg de CO₂. Plus de 60 matériaux, la plupart des matières premières non renouvelables, sont utilisés en petites quantité dans des alliages qui rendent nombre d’entre eux difficiles, voire impossibles à récupérer. Bref, téléphones intelligents sont éphémères, fragiles, difficiles à recycler et polluant en plus.

Pourtant presque tous les manifestants en possédaient un. Peut-on les blâmer? Ça m’a fait penser aux gens posant un regard sévère sur moi quand je fumais une cigarette. Dans les années 60s, une cigarette au bec faisait de toi un homme. Et on ne me parlait jamais d’un cancer du poumon associé au tabagisme (Steve McQueen est mort en 1980). La série Mad Men a bien montré notre sortie de l’innocence à la fin des années 1960, question tabagisme.

C’est le contexte qui nous stimule à consommer et l’industrie qui nous montre comment (joliment appelé « le contexte sociopolitique de production » par Marx). Pas facile de changer le coutumier et l’habituel; pas facile de ne pas consommer, de ne pas polluer. D’ailleurs tous les évangiles publicitaires l’affirment haut et clair : sans téléphone intelligent, nulle vie heureuse n’est possible.

Payant la communication

Il s’était vendu dans le monde 122 millions d’appareils en 2007. Ce nombre est passé à 1 milliard 470 millions d’unités en 2016, soit un par cinq personnes sur Terre, incluant les bébés, les alzheimers et les populations non industrialisées. Nous vivons maintenant à l’image d’un film de Star Trek, gadget en main. Nous nous sommes même préprogrammés à cette vie via la science-fiction.

Sommes-nous vraiment un singe plus intelligent avec un téléphone? Ça devrait. Pour pouvoir en juger, il faut connaître ce qu’on perd au change en vivacité animale (capacités maintenant désuètes ou atrophiées), soit imaginer que vous subissiez un sevrage téléphonique. Sauriez-vous comment rejoindre les autres sans téléphone? Comment vous rendre quelque part une première fois avec des indications vagues et verbales ? Faire un calcul mental ( 9×8, vite, ça fait…? ) Deviner l’heure à un quart d’heure près ? Organiser votre quotidien et vous rappeler ce qui doit être fait, et quand ? Bref, combien de jours (d’heures?) pourriez-vous fonctionner correctement? Communiquer, voyager, planifier et calculer sont des aptitudes essentielles à l’humain.

Pourtant, and that’s my point, le bidule n’est pas intelligent pour autant. Il suffit de l’oublier sur un banc de parc pour s’en apercevoir.

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