Finalement, je montrai l’un de mes plagiats hybrides à ma mère
et elle en fut charmée; je me souviens de son sourire
teinté de stupéfaction, comme si elle avait du mal à croire
qu’un des ses enfants puisse être aussi intelligent …
Stephen King, Écriture

Vers neuf ans, j’ai rédigé une lettre à ma jeune voisine d’en dessous, m’imaginant qu’elle savait lire et qu’elle n’en parlerait à personne. Elle l’a montré à sa mère et c’est devenu l’événement du coin. Depuis le balcon, ma mère l’a lue à haute voix aux voisines amusées et ravies. Je ne trouvais pas ça drôle du tout. Mais l’excitation de ma mère avait éveillé en moi la conscience d’être quelqu’un de particulier.

D’autres expériences similaires, certaines datant de mes deux ans, m’a-t-on raconté, ont fait que le regard des femmes est devenu important pour moi. Si toutes les femmes disparaissaient d’un coup de la planète (comme les hommes dans la BD Y), je n’aurais plus de raison d’exister. C’était vrai à 15 ans, ce l’est encore aujourd’hui, à 66 ans. Mes yeux se sont nourris de féminité bien avant que je devienne un mâle. Et sans pouvoir deviner l’ampleur de la catastrophe que deviendrait ma vie amoureuse.

Rue Napoléon nord, coin St-Dominique

J’ai toujours été fasciné par les belles femmes. Ça a débuté avec ma grand-mère. Je passais le congé estival en entier chez mes grands-parents maternels. Elle taquinait la soixantaine et malgré ses cheveux blancs aux teintes bleutées, elle avait encore des jambes et une taille. Fière comme un paon, toujours coiffée, maquillée et bien habillée. Elle marchait avec moi, le premier mâle des deux clans. J’avais les cheveux bruns clairs qui ondulaient et des yeux bleus lumineux de curiosité.

Au sortir de l’adolescence, lors des réunions de famille, les hommes finissaient toujours par s’assembler au salon. À la cuisine, j’avais autour de moi toutes mes tantes et cousines. La vingtaine venue, il m’arrivait dans les cafés de me retrouver attablé avec trois ou quatre femmes, m’amusant de leur conversation intelligente. Pourtant, je me retrouvais toujours seul en fin de soirée, aucune ne laissant de marge de manœuvre à ses rivales. J’étais aveugle à leurs stratagèmes, cultivant l’innocence et la solitude à force d’être choyé d’attention.

« Une enfance sans point ni coup sûr »

Ce n’est qu’une fois à l’université que j’ai compris le désert culturel dans lequel j’avais été élevé. Au début des années 60, le quartier Ahuntsic, annexé récemment à la ville de Montréal, était une banlieue en développement sur la rive nord de l’île. Mes parents ne possédaient aucun livre. Ma mère ne lisait que des « photo-romans », l’équivalent imprimé d’un soap télévisé en « feuille de style bd ».

Sur ST-Denis, coin sud est de de Bullion

Le seul livre que mon père m’ait jamais donné était la biographie d’un certain Jim Button, ex lanceur professionnel au base-ball. Mon père m’avait tendu le volume en me précisant, amusé, que les joueurs regardaient sous les jupes des femmes dans les estrades. Je me souviens que l’auteur était obsédé par l’éventualité d’une blessure à l’épaule. Il s’étirait constamment le bras pour vérifier l’état de l’articulation de son épaule, s’attirant des regards intrigués. Ça semblait résumer sa psychologie comme sa vie.

Côté musique, quelques « 33 tours » avaient échoué dans le cabinet de rangement d’un vieux pick up. En particulier une compilation de guitare hawaïenne qui m’a endormi des années durant.

Question culture, that’s it.

Beam me up, Gutenberg

Comment en suis-je venu à écrire alors? Par les livres. Ils me désennuyaient. Mes lectures se résumaient aux livres « jeunesse » de la bibliothèque municipale. Je devais marcher une demi-heure pour m’y rendre. D’abord des Bob Morane, puis des polars, dont ceux de Gaston Leroux, des Arsène Lupin et… un James Bond, le livre cochon à l’époque. L’exemplaire qu’un ami m’avait refilé était usé, sans couverture. Des pages se détachaient de la section la plus osée. C’est en lisant Ian Fleming que j’ai appris qu’un « homme » est un tombeur de femmes.

Ma mère et ma grand-mère étaient des modèles de puritanisme catholique de la classe ouvrière. Ma mère avait une quatrième année. Malade deux années durant, elle n’avait pas repris le sentier de l’école mais plutôt celui qui l’amenait, à douze ans, à la shop au coin de la rue dans « hochelag », où elle s’est imprégnée de toute la mythologie et des superstition du p’tit peuple.

Sur Drolet est, nord de Marie-Anne, en face de chez moi

J’avais 15 ans et quelques dollars en poche quand je suis entré dans la papeterie-librairie de l’avenue Fleury, la petite artère commerciale du coin, pour acheter mon premier livre. Pour une rare fois dans ma vie où j’avais de l’argent, j’ai décidé d’acheter un livre. Il ne m’est jamais venu à l’idée (jusqu’au moment d’écrire cette chronique) qu’on pouvait acheter un tas d’autres choses à quinze ans « normalement ».

Mais lequel? Le propriétaire tient la série « livre de poche » rangées par ordre numérique. Je scrute les titres, inculte. J’opte pour le numéro 1000, Le grand Meaulnes, un roman français début XXe siècle. Je ne comprends pas tout et je me perds dans l’histoire, lisant trop vite. Par contre, l’hyperespace où j’ai été transporté devient essentiel à mon bonheur.

C’est alors que la science-fiction m’a attirée comme des millions de Nord-américains. Le genre est demande à la fin des années 1960, surtout avec la marche annoncé d’un humain sur la Lune par la NASA. La SF me fait oublier le monde vide de rêves de mon quartier; un vide qui ne semble pas affecter les autres. Par contre, l’existence concrète n’est aucunement « fictive » dans la romance de notre condition humaine. Ce que je découvre en achetant par méprise L’automate d’Alberto Moravia, pensant avoir déniché une nouvelle histoire de robots. C’est que j’ai tant lu de SF que je ne trouve plus rien de bon. Je me suis attardé dans les rayons de la nouvelle collection J’ai lu », qu’on trouve dans le métro, mon quotidien d’étudiant pauvre. En lisant, je constate avoir mal interprété le titre, réflexion qui à elle seule m’a fait devenir philosophe. Moravia est le premier écrivain existentialiste que j’aie savouré.

Je découvre enfin la littérature. J’ai vingt ans.

Dans l’arche

Le quatuor d’Alexandrie de Lawrence Durrell m’a permis de découvrir au travers ses quatre tomes, des pudeurs, des stéréotypes culturels, des idéaux religieux, des intérêts politiques, des alliances et trahisons, les caprices de la vie, la précarité des amitiés, les fantasmes amoureux et l’indifférence face à la mort. Je suis entré dans le monde des adultes intelligents.

Et, des Italiens après Moravia, il me restait à savourer Calvino, Eco et Baricco.

Si par une nuit d’hiver un voyageur (1979) d’Italo Calvino. Ses personnages sont parfois déroutants. Je me rappelle un baron sans terre qui vit dans les arbres, une armure vide qui raisonne à plein temps pour ne pas disparaître. Dans Si par une nuit …, le personnage découvre que dans un roman acheté, à peine l’histoire engagée, la suite manque. Il semble que l’imprimeur ait mêlé deux œuvres par erreur. Mais voilà que, d’une trouvaille à l’autre, de nouveaux récits débutent et captivent notre intérêt, s’arrêtant soudain eux aussi. Jusqu’à ce que notre héros se retrouve dans un séminaire d’analyse statistique du vocabulaire de manière à faire une psychanalyse computationnelle de l’inconscient des écrivains!

Le Pendule de Foucault (1988) de Umberto Eco. Un roman difficile et une critique du monde des sectes qui tourne en dérision l’interprétation ésotérique des faits. L’auteur tire de l’analyse des dimensions d’un simple kiosque à journaux les mêmes informations à portée cosmique que certains se croient fondées de lire dans la structure de la pyramide de Khéops par exemple. Mais comment les adeptes de mystères conçoivent-ils ce canular? Le rêve est tenace. Voilà une tragédie d’esprit grec où le héros, connaissant l’histoire qui nous sera révélée, observe la scène depuis une « loge » privilégiée.

City (1999) d’Alessandro Baricco, écrivain, musicologue, homme de théâtre, philosophie. Plusieurs de ses romans constituent une métaphore. City est la plus accessible des œuvres de cette superbe plume. Un enfant vit dans des mondes fictifs pour peupler sa solitude. Je me rappelle en particulier des descriptions de combats de boxe.

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