…I thought they meant every word they say
Sinéad O’Connor

Au tournant du millénaire, je résidais sur l’avenue du Mont-Royal. Il y avait une école de conduite au bas de chez moi, devenu depuis un magasin de vêtements, à l’ouest du Canular, lui-même devenu le Plan B. Le style de l’enseigne, remarquable, datait d’une autre époque.

L’école de conduite vers 2000, fermée depuis

La dame qui possédait cette école me raconta un jour comment un individu s’était présenté chez elle en demandant des informations au sujet du responsable de la réfection du bâtiment d’à côté, un ancien CLSC en voie de devenir La maison des jeunesses musicales. Il avait laissé à la dame une enveloppe contenant des plans à remettre au contremaître. Il avait téléphoné plus tard pour savoir si l’homme avait pris le colis. Hélas non, on était un samedi. L’individu était finalement revenu, se plaignant que le contremaître l’ait oublié, de ne pouvoir se faire payer, de devoir repartir pour Québec. Bon cœur, la dame l’avait dédommagé, facture en main. Elle connaissait le contracteur. La facture essuya un refus de paiement et l’enveloppe s’avéra contenir un bottin téléphonique.

L’inconnu était un arnaqueur en cravate et habit, un vrai faux. Un arnaqueur est la personne qu’il prétend être tant qu’on ne sait pas qui il est.

I would rather be poet than a thief 

La maison des jeunesses musicales canadiennes, coin Mont-Royal et Henri-Julien.

Toute ma génération a fredonné ces paroles de Simon and Garfunkel sans se poser de questions. Mis à part l’aspect moral, pourquoi serait-ce mieux d’être poète que voleur ? Que vole un poète ? L’identité des choses; un homme saoul devient un bateau ivre. Quelle poésie exécute le voleur ? Il endosse une fiction; un criminel devient un homme d’affaires. Si l’habit ne fait pas le moine, il fait autant le poète que le voleur.

Si sa toile tissée était vue par toutes les proies comme une toile d’araignée, notre fileuse périrait affamée par la reconnaissance de son art. Ses proies éviteraient de s’approcher de son œuvre. L’araignée construit le théâtre d’une vérité tragique pour sa victime, le fil invisible d’un destin macabre. C’est un peu le même principe pour le poète et l’arnaqueur.

La réalité du n’est-pas

Les victimes d’une arnaque se plaignent d’avoir été flouées. Vrai. Pourtant, elles ne se lassent pas de narrer la scène du spectacle. Remarquez combien les victimes tiennent à décrire la mise en scène. Le mensonge ne dérange que quand on ne peut plus en apprécier la magie. Tant qu’il y a une « vérité du mensonge » pour la victime, le faux continue à charmer.

Un anamorphe. La sphère n’est en fait qu’un simple dessin.

L’art de l’illusion va plus loin que la simple production de faux billets ou de faux tableaux. Les colonnes grecques paraissent rectilignes parce que leur grosseur varie selon la hauteur. Le but était d’atténuer l’effet de perspective qui apparaissait avec l’éloignement du sommet de la colonne. En musique, le Dolby manifeste aussi sa précision à reproduire les sons à l’aide d’une perspective déformante (la production d’anamorphes en est un exemple spectaculaire).

Toile et théâtre du mensonge sont au fondement de la peinture. Il n’y a pas plus faux qu’une toile peinte. Je visitais le Musée des Beaux-arts avec une jeune artiste quand j’ai remarqué un petit tableau moyenâgeux : un livre ouvert avec signet. On avait placé la toile sur un lutrin, il lui tenait  lieu de cadre. L’illusion était étonnante. Le peintre avait égrainé patience et minutie pour piéger les regards. En vain, semble-t-il. Dès qu’on l’approche, la toile en deux dimensions se dénonce d’elle-même. Mais nous nous sommes déjà pris dans la toile.

J’essaie de sensibiliser la belle à ce tour de prestidigitation. Je cueille une moue dédaigneuse. Elle a fait l’université (UQAM), alors elle récite : l’œuvre d’art doit susciter une émotion. Mais justement, essayais-je d’expliquer, mais je parle seul. Déjà elle repart, m’attirant, son bassin ondulant (un autre théâtre), vers un tas de carrés de couleurs (notre idylle n’a pas survécu à son dédain des perspectives illusoires).

Le théâtre du mensonge

Le tableau montre et rate son objet à la fois. D’où le refus historique des Picasso, Turner, Monet et autres à mimer les objets; d’où leur effort à centrer la création sur la vision du peintre. Un refus de scinder l’objet à peindre et la manière de le rendre (mon ami Georges Charbonneau est devenu maître à sa manière dans l’art de tisser des toiles).

Sur Duluth sud, à l’est de St-Laurent

Longtemps, la philosophie supputa au sujet des différences entre le réel et l’apparent. Aujourd’hui ce sont les sciences qui décrivent la réalité et la manière dont il s’exprime dans notre monde matériel. Par contre, l’art de l’apparent et sa fascination ont survécu aux philosophes comme aux sciences. Bref, un mensonge doit être mis en scène pour qu’apparaisse une vérité au regard du spectateur. Du faux vrai (un véritable faux) pour créer du vrai faux (l’illusion du réel). Ça résume l’art de l’arnaque (un bel exemple dans The Sting, film étasunien de G. R. Hill, 1973).

Je ne crois pas que la vérité puisse être transparente. Les science nous proposent des vérités objectives qui décrivent l’objet sous observation, mais la science ne parle jamais de ma vie. Je m’explique. Supposons qu’une étude en sociologie conclut que les couples stables ont en moyenne 2.4 relations sexuelles par semaine. C’est quoi une .4 baise ? A-t-elle l’effet d’une bière .5 ?

Un biologiste, un chimiste ou un psychologue n’étudient pas mon vécu. Je ne peux pas être un sujet d’étude pour ces chercheurs, seulement un objet d’étude. Mon corps devient un pur objet quand « je » n’est plus présent. Les chercheurs ne me parlent pas, ils décrivent des lois d’assemblages et de fonctionnement qui permettent l’apparition d’une propriété émergente : soi (cette critique de l’objectivité des sciences est à la base de la méthode de Jean-Paul Sartre). Le savoir objectif ment lorsqu’il prétend être le seul vrai. Je n’ai jamais parlé à quelqu’un qui ne soit qu’un objet, même si nous en sommes tous un.

Back at the ranch

Comment savoir si chacun pense vraiment ce qu’il dit ? D’ailleurs, le savent-ils eux-mêmes ? J’aurais aimé piéger l’arnaqueur de la rue Mont-Royal avec un chèque sans fonds, mais je ne pouvais pas le rencontrer, je n’ai pas de « commerce » avec de tels individus. J’ai refusé depuis longtemps de fréquenter les théâtres de la monnaie.

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