C’était une fin d’été à la terrasse de feu Les Deux Marie, fermée parce que le proprio (un immigrant de jadis) exige un loyer outrageux, se crissant de fermer un des seuls endroits de réunion des « vieux » du quartier (les plateausards).

Sur la table d’à côté, la « une » du journal qui traîne titrait : « Un chômeur abandonné tue sa femme et son enfant, puis retourne l’arme contre lui! » Sa peine d’amour l’avait rendu fou, précise le/la journaliste qui n’en sait en fait rien. On souligne qu’il était devenu chômeur récemment. Était-ce un élément décisif dans la constitution du drame? On ne se pose pas la question. Un jugement populaire similaire s’applique au comportement du scorpion qui, cerné par le feu, se pique dans le dos et meurt. Le feu l’a rendu fou et l’animal a réagi stupidement.

Caf.é Expression (ancien Porté disparu), sur Mont-Royal nord entre Mentana et Boyer

Que comprend un scorpion du feu? Rien. Comme la quasi totalité des formes de vie d’ailleurs. Ne parvenant pas à localiser le « prédateur » qui l’attaque, le scorpion frappe au hasard. Il finit par se piquer et mourir, mettant fin à sa souffrance. Une réaction intelligente au fond. Certains condamnés au bûcher payaient le bourreau pour les étrangler rapidement avant d’être dévorés par les flammes. Des espions disposaient d’une capsule de poison pour éviter la torture s’ils étaient capturés (du moins dans les films).

Les conséquences d’un instinct simple (éviter la souffrance) ne sont pas forcément simples; comme de tuer toute sa famille. Que comprend un chômeur sans éducation ni spécialité d’un contexte économique défavorable ou de la gestion d’une situation de crise?

La logique de la survie

Café Sable sur Mont-Royal nord, près de de la Roche (ouvert en 2019)

La mécanique de l’instinct étonne parfois. Chez l’oie, le chat, le hamster ou l’humain, la femelle devient agressive après avoir accouché, ce qui éloigne les prédateurs comme les concurrents. De même, la naissance d’un premier enfant peut rendre la relation tendue dans un couple isolé. L’agressivité maternelle est inconsciente et doit être libérée tôt ou tard (observez certaines mères manier un carrosse sur un trottoir achalandé).

En captivité, le mâle hamster ne pouvant s’éloigner, il devient une menace pour sa progéniture. En pénurie d’espace, le mâle hamster aura trop de concurrents s’il les laissent vivre, d’où son attitude meurtrière. En réponse, la femelle hamster bouffe les nouveaux nés! Malade mân. Pas du tout. Si elle ne les bouffe pas, le mâle le fera. Tant qu’à devoir enfanter à nouveau, autant prendre des forces.

Café Tuyo, tout près de chez moi, sur Marie-Anne sud, à l’ouest de St-Denis

Mais les hamsters en captivité sont bien nourris, direz-vous. Certes, mais l’instinct fonctionne à l’espèce, non à la situation particulière. Ce seront toujours des concurrents, anyway. Certes, mais l’instinct de reproduction est un mécanisme fondamental, donc difficile à inhiber.

Intérieur du café Tuyo.

L’impossibilité d’expansion où de conquête territoriale dans les bourgades amérindiennes génère un effet différent, jusqu’à 40% (c’est énorme) des ados s’y suicident. C’est énorme 40% (le Québec est, de moindre façon, une bourgade culturelle dans le monde anglophone…).

Et l’instinct de survie est encore plus brutal. Par exemple, le nouveau mâle dominant chez les singes bonobo (qui, comme nos voisins du sud, utilisent le bouc émissaire comme manière de résoudre les conflits sociaux) doit tuer toute la progéniture de l’ancien mâle dominant (qu’il vient de tuer) sinon les femelles refuseront de copuler avec lui.

La caverne maternelle

Succursale du Café St-Viateur, côté nord, entre Christophe-Colomb et De la roche.

Traditionnellement, c’est la mère qui organisait l’espace familial, sa « caverne ». Quant à l’espace extérieur, avant l’apparition des premiers villages, il devient vite menaçant. On vit autour de chez soi, un oasis de protection. Ce qui survient du lointain est imprévisible et rarement amical. Pensez aux hordes barbares qui envahirent l’Europe comme la Chine et l’empire romain; ou aux westerns; ou les films d’épouvante qui prennent place hors de la civilisation.

Café Les entretiens sur Laurier nord, entre Fabre et Marquette, depuis 1979.

Pendant des milliers d’années, le mâle chercha sa femelle. Devenue mère, celle-ci fut le centre de la famille qu’ils bâtirent. S’ils étaient encore vivants à la trentaine, ils voyaient leurs enfants engendrer à leur tour. Enfantez et répétez durant 70 000 ans. Depuis les premiers sapiens sapiens, des centaines de milliards d’humains ont vécu selon l’esprit de la caverne, où la famille au sens étendu est tout.

L’oasis familial que l’homme défend contre l’inconnu agit comme la « corde de rappel » chez l’araignée. Il lui fournit la volonté de revenir quand il doit s’aventurer au loin. Dans les cités modernes, les hommes sans instruction, mal à l’aise en société, sont les plus dépendants de leur monde familial, même s’il est dysfonctionnel. Hors de cet oasis peuplé de connu, ces mâles ne sont rien et se sentent perdus et menacés. J’ai pu observer de près l’angoisse d’un immigrant illettré dans un hôpital. Il voyait comme une menace toute aide que voulait pourtant lui apporter le personnel de l’institution.

La vie est opportuniste pas perfectionniste

Succursale de Les Co’Pains d’abord, sur Rchel, côté nord, près de Rivard

La logique de la caverne nous poussent à penser que le comportement de l’homme qui tue sa famille et se suicide ait sa raison d’être. En perdant son travail (territoire) et sa femme (caverne), notre chômeur sans éducation se retrouve en territoire menaçant, une situation intenable.

Pourquoi entraîner femme et enfant dans sa folie meurtrière alors? C’est qu’un mécanisme apparenté à la logique du scorpion s’active. Un instinct grégaire pousserait le mâle perdant, incapable d’assurer la survie des siens, à les éliminer. Il allège alors les conditions de survie du groupe. Un mécanisme connu chez les mammifères qui vivent en troupeaux (dans l’empire étasunien, on parlerait peut-être du « complexe d’Alamo »).

Succursale de la Brûlerie sur Laurier nord, près de Garnier.

En quoi la société sera soulagée par le meurtre de cette petite famille, demanderez-vous? Dans le cas de notre chômeur, en rien. La société ne s’inquiète pas de quelques chômeurs en plus ou en moins. Mais les dispositions de notre instinct de survie se sont peaufinées depuis 70,000 ans (au moins, si on ne tient en compte que l’homo sapiens). Bien avant qu’apparaissent notre civilisation euro-nord-américaine, où il est presque impossible de mourir de faim.

Simples sont les mécanismes de survie, complexe est la vie.

(Une belle fiction sur le thème de la reproduction est proposée dans Splice, film canadien de Vincenzo Natali, 2009.)

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