Je revenais à pied d’un cours sur Rousseau, il y a plus de vingt ans de cela, dans un Plateau qui n’existe presque plus. En revenant du collège, je passais par Rachel et, passé le viaduc, je bifurquais rapidement au nord vers Marie-Anne, une petite rue paisible. Je décantais tout en marchant. Parler devant un groupe est à la fois un excitant et générateur d’idées. Enseigner un sujet nous le fait comprendre autrement. Alors de nouvelles avenues, des liens insoupçonnées ou des exemples intéressants surgissent. Et quand on acquiert des idées, c’est comme pour les objets, il faut les ranger quelque part.

Sur Marie-Anne est, coin côté nord coin Chateaubriand.

Le thème du cours était le sexisme qu’on trouve dans les textes de nos illustres penseurs. Rousseau en particulier est un modèle de bonne foi sexiste. Il affirme que l’homme et la femme sont similaires en tous points. Sauf qu’il y a un « mais », la procréation, animalité oblige. Les distinctions physiologiques entre hommes et femmes, note le terrible enfant des Lumières, engendrent des différences psychologiques que nous pouvons observer et avons l’obligation d’admettre.

L’homme est « mâle » par moments

Le raisonnement va comme suit : la femme est femelle toute sa vie « par voie de conséquence » car elle doit s’occuper de l’enfant. Selon le Genevois, l’homme n’a de responsable que sa « capacité à pourvoir lors de rencontres fortuites ». Cette constatation entraîne une cascade d’obligations pour la mère couveuse. Ayant pour tâche d’élever sa progéniture, elle doit être douce, attentive, être ainsi et comme cela, d’où ceci et cela. Toute une logique des sexes surgit sous la plume de Rousseau et que je caricature, au grand plaisir de mes jeunes auditrices surtout.

Garderie sur Laurier, côté nord, à l’est de Garnier.

Jamais Rousseau (peut-être dans le top ten du Guinness pour le nombre d’enfants laissés aux bons soins de l’assistance publique) n’a songé que la paternité puisse entraîner quelque obligation que ce soit (autre que monétaire, d’ailleurs, pensa longtemps la justice moderne). Le hic c’est que cet asservissement à l’éducation des enfants n’est pas une donnée physiologique mais une condition sociale : mère au foyer. Or, il existe maintenant des garderies et des femmes au travail, d’où des hommes au foyer.

Qu’aurait pensé Rousseau des bars de danseurs?

Moi Tarzan, toi Jane

Marchant dans ma réflexion, je croise une jeune mère qui justifie patiemment à son fils récalcitrant un rendez-vous à l’horaire. La logique du jeune est simple : je n’aime pas, je n’y vais pas. Inutile de perdre son temps à le raisonner, aurait pensé un père « traditionnel ». Il faut le faire, c’est la vie. Arrête de chialer et suit. Mais d’amour et de patience, la mère oblige le fils à raisonner. Douceur et attention, autant que les arguments, érodent le nombrilisme du petit. Il finit par interroger. Tant qu’à faire, autant comprendre.
Pendant que j’observe cet art tout « féminin » de la patience, un jeune homme passe en sens inverse. Il rappelle son chien par mots crus et coups de laisse (un comportement en voie de disparition depuis). Ça m’a fait sourire. Se pourrait-il que Rousseau ait eu raison?

Sur Marie-Anne, coin Chateaubriand (depuis la vigne a disparu)

C’est alors que s’est imposé à moi « la logique de la caverne ».

La seule fois où j’ai spontanément refusé d’aider mon père, j’ai reçu une gifle. Pourtant, il n’était pas plus violent qu’un autre. Moins, de fait. Pas question d’expliquer. Quand je me déplaçais à l’occasion avec mon père, il en profitait pour me parler des endroits que nous croisions et des gens qu’il connaissait. Il me transférait son expertise du territoire (au loin de la caverne). Ma mère demeurait à la maison (la caverne et ses environs), tout comme l’immense majorité des femmes dans le couple traditionnel. Avant d’être parvenu chez moi, la conclusion s’était imposée : si mâles et femelles dépendent l’un de l’autre dans la procréation et l’éducation des enfants. L’absence de technologie a obligé une spécialisation des tâches selon le sexe. Sans cette priorité absolue, l’humain n’aurait pas survécu durant les 700 siècles de sa préhistoire. Bref, toutes les caractéristiques dites sexistes se sont moulées au fil du temps, selon le terrain et le climat.

Autres temps, autres mœurs, dit-on.

(à suivre)

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