(suite)

Pok et mam (Et non Pokemon, pour mes lecteurs de moins de 30 ans.)

Le mâle a développé ses traits caractéristiques hors de la caverne. Le père devait explorer le territoire, ne serait-ce que pour la chasse (durant au moins 600 siècles). Les bêtes apprennent vite à fuir l’odeur humaine. À son fils, il décrit les environs, la faune, les sentiers, les repères. Si le jeune rêve, une claque le ramène au présent. S’il avait été un prédateur, son fils rêveur serait mort. C’est d’ailleurs en parcourant l’inconnu que les hommes ont développé un sens aigu de la douleur et l’évaluation des distance (comparer une femme et un homme qui se stationnent au pif). Se méprendre sur la distance d’un abris a atteindre, d’une proie ou d’un fauve peut s’avérer catastrophique.

Avec la sédentarisation, le père est devenu celui qui cogne, qui use sa force contre le bois, la pierre ou le métal. Il fait « pak ! pak ! » (l’expression portugaise « faire pok pok » dit : « être puni par son père »).

Sur Marie-Anne, coin Boyer

Fin vingtaine, j’ai vécu en couple avec mon premier amour, Marie, qui élevait seule deux enfants âgés de cinq et sept ans. Ils n’avaient jamais eu d’homme à la maison. J’ai pu observer leur réaction quand, en jouant, je les ai soulevés de terre tel un ballon. À leurs yeux, j’étais devenu Superman. À l’époque pourtant j’étais maigrichon. Ils ont enregistré en mémoire, cette force « virile ». Il s’est établi entre eux et moi une communication autour de la force physique (vous rappelez-vous avoir déjà serré la main d’un plombier ou un mécanicien?). Ça m’a rappelé ma mère qui disait : « attend que ton père arrive » (pour me punir). À treize ans, je la dépassais déjà de quelques pouces et j’étais l’homme de service quand il fallait déplacer des objets lourds ou placés en hauteur.

De nos jours, les femmes vont à l’école et font du sport, de plus, nos activités sont moins physiques; ça atténue la différence.

La femme possède tout un appareillage qui lui permet de transmettre la vie. La forme du bassin, la masse graisseuse (accumuler de l’énergie supplémentaire pour allaiter), la tolérance à la douleur (pour survivre à l’accouchement) et les seins constituent les éléments les plus connus du design de la femelle humaine. Un ensemble de dispositions qui rendent moins mobile et moins aventureuse. Sans compter la nécessité d’être dans un environnement sécuritaire à partir du sixième mois de grossesse et d’y demeurer aussi longtemps que les enfants seront vulnérables. S’accoupler avec un homme loyal augmentera la probabilité de survie. Ça expliquerait l’obsession du wedding dans les soaps étasuniens.

Sur Mont-Royal, coin sud ouest de Henri-Julien

C’est en manipulant des herbes et la nourriture, en soignant les blessures et infections des enfants que les femmes ont développé leur perception des couleurs (jusqu’à vingt fois plus précis que chez les hommes). En particulier les couleurs à mi-chemin entre brun, rouge, jaune et vert, et celles entre rouge, bleu et vert. C’est en magasinant avec des femmes que je l’ai saisi pleinement chez moi ce handicap. Je me rappelle en particulier qu’une amie m’avait pointé une chemise, « brune » pour moi, que je n’aurais jamais portée. Or, de loin, c’est le bleu qui ressortait sur un fond de nuances d’orange et de beige (il me semble). Jamais on ne m’a autant complimenté pour ma tenue que quand je portais cette chemise (que j’ai portée jusqu’à ce qu’elle tombe en morceaux).

Le choc du sevrage

Sans entrer dans les détails, le son « ma » ou « mam », en reproduisant le bruit de succion, a formé dans de nombreuses langues le terme « mère » (même en vietnamien) Le premier message verbal du bébé, « j’ai faim », fut transmis en l’associant au son que produit l’allaitement. Le code établi, la mère n’eut qu’à répéter ce son pour interroger le bébé (un conditionnement classique). Durant des millénaires, « ma » fut associé à la bouche, aux bras accueillants, à la voix comme la chaleur corporelle de « maman nourrice ».Il faut comprendre les conditions de vie de nos ancêtres. Ils n’avaient ni notre maîtrise du territoire ni nos connaissances rassurantes. Leurs peurs étaient simples et terrifiantes. Si disparaissaient le téléphone, l’électricité, le chauffage et l’épicerie, se serait catastrophique pour nous. Pourtant, il y a pire. Pensez à toutes les connaissances de base sur la vie, les maladies, la géographie ou l’histoire, que nous possédons, bref à toutes ses petites réponses qui évacuent tant de peurs primitives. Imaginez que vous ne savez pas ce qu’est réellement un simple rêve et que vous en faites un troublant de vivacité…

St-André, au coin de la ruelle au sud de Mont-Royal

Dans ces conditions, imaginez le réconfort que procure l’amour de « ma », sa douce chaleur, son affection.Sans télé, radio,ipod,téléphone, lieux de rencontre, livres, film ou jeux, l’autre est tout. À ceci, ajoutez que les enfants sont parfois allaités jusqu’à l’âge de quatre ans (avant l’apparition des aliments cuits. La sévérité du sevrage est alors bien réelle. L’enfant passe du lait chaud maternel aux aliments à mastiquer, des bras confortables au sol froid et dur. Avec le sein, c’est « ma » qui s’éloigne. La coupure est abrupte.

Comme l’homme ne vit aucune intimité avec l’embryon et qu’il n’a nul lait à offrir pour s’attacher l’enfant, il se retrouve hors jeu quand la vie débute. La paternité est une invention liée à la reproduction sexuée. Durant la gestation de l’une, l’autre s’occupe du territoire. Un mâle ne pouvait pas être « ma  avec un bébé, seulement une seconde mère.C’est ce que l’introduction du biberon, du père au foyer (comme de la garderie) ont bouleversé. Ces modifications doivent avoir eu un impact violent sur notre manière de mémoriser la mère nourricière.

Back at the ranch

Vouloir juger notre condition animale serait vain ; vouloir la nier serait pire. Père et mère ne sont ni pok ni mam. Il faut comprendre le rôle de nos instincts et les conséquences de leur usage quand ils sont libérés de leur rôle premier, aider à survivre et à procréer. (Voir Les sept péchés du capital.)

C’est peut-être ce qui est entrain de s’inscrire dans le nouveau Plateau, où « vegan » est devenu le « peace and love » d’une nouvelle génération.

 

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