Raisonner là où il faut sentir est le propre des âmes sans portée
Balzac

Je passe devant le Rideau Vert depuis plus de quarante ans. J’ai habité cinq logements à moins de 300 mètres de cette institution du Plateau. Pourtant, je n’y suis entré pour la première fois qu’en 2003. Je voulais revoir Bachelor, avec Sylvie Léonard, une pièce de Louis Saia et Louise Roy. Pour comparer. J’avais vu la pièce au collège du Vieux-Montréal en 1978. Pauline Martin campait le personnage, toute jeune, toute mince (la semaine d’avant, on y présentait Broue, dont Saia était aussi coauteur, une pièce que chacun encensait, parlant en bien d’un jeune comédien, Michel Côté).

Théâtre le Rideau Vert, coin St-Denis et Gilford.

Je n’étais allé au théâtre que trois autres fois, toujours à cause d’une dame. J’ai aimé chaque pièce; la dame, c’est une autre histoire. Pourquoi n’y allais-je pas plus souvent ? Question d’habitude. C’était si facile de m’abrutir devant une série télévisée, un match de hockey ou un vidéo dont le seul critère de sélection était « pas vu ». Au tournant du millénaire, j’ai brisé mes chaînes (voir Bouddhas et vaches sacrées). Depuis je suis sans câble télé. Une désintox radicale. Et comme s’il s’était agi d’alcool, de cigarette, de machine à poker, de coke, du curling ou d’une ex, recommencer aurait constitué une rechute.

Une éclaboussure de lumière

Le théâtre a ceci de fascinant que, quand le rideau se lève et que la scène apparaît, il n’existe aucune possibilité de reset, de photoshop ou de tout autre artifice qui tricherait le présent. L’espace est limité, le décor minimal, la trame courte et les acteurs doivent mémoriser leur texte en entier. Sans filet et sans retouches.

Le Théâtre d’aujourd’hui, sur St-Denis, sud de Duluth.

Devant un écran de télé, le spectateur est coupé de la scène, remarquait Marshall McLuhan (le gourou de la réflexion sur la techno des années 70). Il devient détaché et distant. L’expression « cool » côtoya l’habitude de la télévision. Quand on trouvait quelque chose « cool », nous étions devant cette chose comme devant la vie télévisée, à une distance confortable (pensez aux cataclysmes qu’on vous présente au téléjournal). À l’inverse, devant nous sur scène, les musiciens de jazz étaient « hot » (McLuhan m’est revenue à l’esprit en voyant déambuler les « lunettes fumées » qui socialisent leur sexualité à travers un icône, vivant comme devant un écran d’ordi).

Bref, le théâtre est hot.

In the mean time

Atteint d’un mal dégénérescent, Nietzsche comprend vers 1870 qu’il dispose d’un sursis de vingt ans avant d’être « légumisé ». Il avait travaillé, souffert, aimé, ri et pleuré pour rien. Il se rend compte à trente-six ans que l’existence peut s’arrêter sans fournir d’explication sensée à des questions fort légitimes telles : « pourquoi moi ? » et « pourquoi maintenant ? » (et il n’est pas le seul, voir La dernière rencontre). Sa vie va s’arrêter et les beaux discours de la raison et du progrès social sont indifférents à son désespoir.

Théâtre Latulipe, sur Papineau ouest au nord de Mont-Royal.

Dès 1872, il entreprend d’écrire Naissance de la tragédie, le premier de quinze livres (les derniers paraîtront en 1888). En 1890, les crises de démence surviennent. On n’aperçoit plus le créateur du Zarathoustra qu’à travers la fenêtre du salon familial, attablé au piano. Je l’imagine dans ses derniers moments de lucidité, reposant dans sa chambre. Par la fenêtre entrouverte, il entend un passant :
– C’est ici qu’il demeure. Très malade, dit-on. Il ne sort plus.

Back at the ranch

espace go
espace go, sur St-Laurent au sud de St-Joseph

Si la vie est tragique, c’est sur la scène de théâtre qui, en premier, éclaira cette condition humaine avec art. Nous sommes tous au cœur du théâtre de notre vie et très peu ont disposé d’un Cassandre médecine pour augurer l’avenir (ou de l’illusion du « moment de vérité » qui nous révélerait pourquoi nous vivons. Je pense à la finale du film I, a legend, une version Reader Digest du roman Les chemins de la liberté de Jean-Paul Sartre).

De voir le personnage de Sylvie Léonard se mouvoir d’incompréhension dans un splash de lumière m’a réveillé. En sortant du Rideau Vert, j’ai marché. Dans l’alchimie de la répétition du même des pas, j’ai saisi la sensibilité de Nietzsche rédigeant sa première œuvre. Le théâtre est un antre faiblement éclairé. Où l’écho venue de l’obscurité permet de conclure que la surface où se meut la vie déborde largement l’espace exposé. Où le point de vue tragique rend humaine au spectateur l’impossible compréhension du sens de la vie (mais sans la distance et l’intemporalité qu’impose l’écran au cinéma).

Un théâtre est une caverne

Théâtre de quat’sous

Le théâtre grec antique exemplifie l’impossible tâche de prévoir les conséquences de nos actes. Des personnages tels Cassandre et Œdipe, proies du destin, portent « un regard qui a plongé dans le cœur intime et terrible de la nature […] un regard qu’a blessé une nuit effrayante », écrit Nietzsche.

Cassandre eut beau avertir les Troyens que la ville serait détruite, ils ne la crurent pas. D’ailleurs, le pouvaient-ils ? Œdipe voulut se soustraire à son destin : tuer un père qu’il aime. Un individu gêne sa route. Pressé, Œdipe provoque l’homme et le tue. C’est son père. Œdipe avait été adopté et l’ignorait.

Voilà ce que Nietzsche voyait dans les mises en scène des vieux tragédiens grecs. Une ignorance sensible et tragique que Socrate et la philosophie ont détruit en voulant faire « toute la lumière » sur le sujet. Il m’a fallu aller au Rideau Vert, où la scène s’est éclairée sur la condition humaine, pour saisir la critique de Nietzsche.[

Théâtre La licorne sur Papineau est, au nord de Mont-Royal.

Les tragédies servaient de guide moral à un peuple déraciné. Un spectacle étant devenu trop sérieux pour les cités marchandes prospères. Le public demandait à rire et la tragédie céda le pas à la comédie. Pour rire, le spectateur, assis dans le noir, dans la position du dieu caché, doit en savoir plus que le personnage. Mais prendre la place des Dieux est le pire des crimes chez les Hellènes, la suprême démesure.

Platon voulut nous sortir de la caverne. C’est précisément ce que lui reprochait Nietzsche.

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