Au bon souvenir des élèves noirs

Le dimanche 10 août 2008, le quartier de Montréal-Nord, peuplé majoritairement de noirs et d’hispanophones,a été le théâtre d’une importante émeute.C’était le premier incident de violence urbaine typiquement étasunien à Montréal.

Une cause perdue

Certains ont alors vu dans « Montréal-Noir » une tumeur sociale. Pourtant, mes Blacks en classe sont curieux et intelligents. Pouvez-vous imaginer ce qu’implique de réussir au niveau collégial quand on vit un milieu défavorisé où la délinquance juvénile est omniprésente ? La cafétéria du collège reproduit fidèlement le phénomène de concentration et d’isolation des noirs. Ils prennent les coins les moins intéressants presque mécaniquement. En fin de journée, alors que l’immense majorité des élèves est retournée à la maison, un groupe de Noirs s’attardent à la cafétéria, où ils sont presque les seuls. Pourquoi? Peut-être parce qu’ils y sont mieux que chez eux.

J’ai entendu parlé de Corneille. J’ai écouté l’humoriste Dieudonné, interviewé derrière moi à la terrasse des Deux Maries à l’été 2009. Après avoir visionné Black de Pierre Laflargue, un film français amusant, un constat s’est imposé : les noirs français semblent plus heureux que leurs cousins nord-américains. Les paroles de leurs chansons en témoignent. Pourquoi ? Une scène d’un film de Spike Lee (je n’ai pas retrouvé le titre) m’est revenue en mémoire. Au moment où une révolte éclate dans le quartier noir, le Chinois sort de son dépanneur ─ que les noirs veulent saccager ─ et crie : « le black ici, c’est moi ! » En Europe, les « Africains », ce sont les Arabes. Qu’est-ce que ça change pour les Noirs ? Leur rôle dans l’organigramme social.

Six rats et Israël

Boutique Chandel sur St-Denis ouest, sud de Mont-Royal

Bernard Werber, parfois imprécis mais toujours intéressant, explique le fonctionnement d’une société minimale de rats. Dans une situation où c’est possible de s’approprier la cueillette de bouffe des autres rats (la répartition de la bouffe est essentiel à un état politique; dirigeants et soldats ne produisent aucune ressource de base), il se forme quatre rôles sociaux distincts dans un groupe de rats. Le « dominant » pique la bouffe au « dominé » qui la rapporte. L’outsider (l’indépendant) travaille seul et conserve sa bouffe. Le looser ramasse les miettes laissées par les autres. Cette structure sociale génère deux couples dominant/dominé pour chaque couple outsider/looser. Si d’autres rats s’ajoutent dans la cité, alors un nouveau six pack prend forme.

Blâmer Israël et comparer l’état hébreu aux nazis, c’est critiquer un ex rat looser parce qu’il est devenu un rat dominant dans un nouveau six pack (en gros, mettons). Que vous mettiez six outsiders ou six loosers ensemble, peu importe, quatre d’entre eux iront occuper les places vacantes dans l’organigramme social. Bref, looser est un rôle aussi « naturel » que celui de dominant ou tout autre. Et pour se libérer de ce rôle, il faut se concevoir autrement.

L’idéologie « au noir »

Mais nous ne sommes pas des rats, direz-vous. Vrai, nous sommes des singes. Et comme eux, nous vivons en groupes, munie d’une idéologie : une manière de juger notre rôle relativement à celui des autres dans un groupe, incluant les raisons d’accepter les inégalités en place.

La série Spartacus (2010-2013), quoi que fictive, nous révèle l’incroyable préjugé des nobles au sujet des esclaves, pour eux l’équivalent d’outils. Les Romains discutent ou baisent sans se soucier des esclaves dont le regard s’attarde au vide, eux qui n’auraient jamais l’intention de protester. Chacun sa place (idem dans la mini série Rome). Ce qui rend les maîtres aveugles au traitementinhumain qu’ils font subir à certains esclaves. La relation noble-esclave et toutes les inégalités qu’elle comporte n’est possible que parce que les dominés accepte l’idéologie du dominant, pour qui ce rapport de force est normal.

Le Balatou : une institution du Plateau

Un exemple classique de slogan idéologique est celui que durent combattre les syndicalistes : « On ne mord pas la main qui nous nourrit ». Les militants syndicaux devaient faire comprendre aux ouvriers que c’était leur soumission docile qui permettait aux patrons de contrôler leur salaire, donc leur bouffe.

Il n’est pas facile de contrer l’idéologie blanche dominante et de faire la promotion de l’instruction chez les « gens de couleur ». ils traînent encore une mentalité d’esclave, avec pour conséquence qu’ils dénigrent l’éducation et cultive l’indifférence politique. Les preachers qui clament que le Seigneur prend soin de ses ouailles n’aident pas les jeunes à se prendre en main et à s’instruire. Mais certains éducateurs se battent, et l’arme hollywoodienne leur vient parfois en aide.

Dans l’arche :

Coach Carter, de Thomas Carter, film étasunien, 2005 (basé sur un événement survenu au Richmond High Scool en Californie).

L’entraîneur Ken Carter (pas le réalisateur!) a « benché » son équipe invaincue. Il a même cadenassé le gymnase parce que ses joueurs avaient des dossiers académiques inacceptables. La philosophie de l’entraîneur est condensée dans une réplique magnifique alors qu’il affronte la directrice de l’école, devenue la porte-parole des parents irrités :
– Mais cette finale de basket-ball va être l’événement le plus important de leur vie !
– C’est justement ça le problème, madame.

Le neg’, de Robert Morin, film québécois, 2002

Pour comprendre le titre provocateur, il faut voir le film. Irrité de voir sur la pelouse une de ces tristement célèbres statuts de plâtre de nègre en salopette, un jeune noir brise l’icône. Pour les gens du hood, une banlieue perdue peuplée de « morons » blancs, c’est un acte de vandalisme (la vision raciste). Le jeune noir est abattu sur la route parce que dangereux, dit-on. L’enquête policière fait apparaître la vérité sous des couches de mensonges et la rage contenue d’un simple d’esprit (dénué de préjugés). J’ai eu honte d’être blanc. Alors seulement la pertinence du titre m’a frappé. C’était écrit noir sur blanc.

Malcolm X, de Spike Lee, film étasunien, 1992

Le jeune Malcolm X se retrouve en prison et y trouve l’illumination : on peut vivre libre et fier tout en étant noir. Ce qu’il fait en écartant les blancs de sa vie une fois « libéré ». La scène d’adhésion de masse à La Mecque est impressionnante. Une religion du peuple en mode industriel. Mais entre noirs aussi, le pouvoir ne cède la liberté qu’au compte-goutte (le film m’a fait comprendre à quel point la réforme entreprise par Luther était surhumaine).

American history X, de Tony Kaye, étasunien, 1998

Le personnage qu’incarne Edward Norton vit dans une petite ville du sud de la Floride, où il est tout simplement monstrueux de racisme. Je me demande comment un spectateur noir peut encaisser la scène du pied derrière la tête. Une fois en prison, il renie son groupe néonazi parce qu’il croit à un racisme strict, une attitude peu viable en milieu carcéral. Le jeune fanatique se retrouve isolé et développe une amitié avec un noir, ce qui d’ailleurs lui sauve la vie. Une fois libéré, c’est le choc. Il constate que son jeune frère a subi la même influence que lui et il décide de le déprogrammer. Les jeunes, autant noirs que blancs, subissent une haine raciale artificiellement nourrie par des prêcheurs de vengeance qui, dans chaque clan, « programment » les jeunes. Le résultat devient un travail scolaire que le cadet ne remettra jamais à son professeur, un noir qui a insisté pour qu’il réfléchisse au problème de la haine raciale. Qui vainc par l’épée …

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