Je marche dans le silence d’une nuit de canicule. Pas la moindre brise. L’air demeure chaud et humide. Même devant l’étang aux canards du Parc Lafontaine, où je décide de m’arrêter. Assis sur un banc, jambes allongées, tête renversée, j’observe les étoiles.

S’il avait été à ma place, Aristote aurait contemplé une sphère opaque piquée d’une myriade de lumières scintillantes, mais depuis son centre de l’intérieur. Ce Grec de l’antiquité vivait au cœur d’une bulle d’éternité dont la Terre était le point central, le seul endroit composé de matière pesante et meublé d’objets périssable. Le monde céleste ne montrait que lumières éternelles qui tournaient incessamment autour de nous, le nombril du monde.

Le lac aux canards, parc Lafontaine, au début de l’automne.

Le souper des cendres

Depuis il y a eu les Star Trek. Alors moi, c’est l’infini de cet espace qui me frappe. Je sais que ces petites étoiles sont d’énormes soleils, certains éteints depuis des milliers d’années. J’ai pourtant devant moi, les mêmes étincelles de lumière que celles qu’observaient les Anciens; seule ma rêverie a changé.

La lumière de certaines étoiles a voyagé des millions d’années avant de nous apparaître. Chaque étincelle que je vois au-dessus de moi depuis mon banc témoigne de l’existence passée d’un soleil dont j’ignore s’il est disparu depuis. Ce ciel que je contemple est une photo du passé. Étrange tout de même que le plus godzillesque spectacle connu ne puisse être regardé au présent.

Depuis que nous avons découvert que ces lumières étoilées sont faites de matières, les objets dans le ciel sont devenus périssables comme la Terre. De Galilée à Newton (entre 1610 et 1685), les découvertes et déductions des nouveaux astronomes ont accidentellement brisé la bulle d’éternité qui enrobait la Terre et c’est intellectuellement irréparable. En résumé, un jour notre univers sera « passé date ».

Le lac aux canards au début de l’automne

Le philosophe italien Giordano Bruno fut l’un des premiers à expliquer au peuple que l’univers est composé de morceaux enflammés de matière qui s’éteignent lentement dans un vide glacial. Dans sa description de l’univers, la destinée humaine devenait si déprimante et risible que le clergé préféra brûler Bruno à la place, à Rome en 1600. Galilée avait trente-six ans quand il apprit le sort de Bruno. Ça …
— Monsieur, vous devez sortir du parc immédiatement.

Deux casquettes

Ça viens de derrière moi. Une voix de momân qui réprimande un enfant (différente de celles qui annoncent un hors-jeu légal à la manière d’un arbitre en compétition sportive).

Passé onze heures. Deux policières passent la balayeuse. Ils doivent vider les lieux à heure fixe le soir. Sans user du moindre discernement d’ailleurs. Un règlement qui faisait suite, il me semble, à des viols la nuit dans des parcs. Il y a bien longtemps. Et les lois, c’est comme la poussière, ça reste tant que tu ne t’en débarrasses pas. Je tourne la tête en direction de la voix :
— Un parc avec un petit lac, au centre-ville, interdit de séjour en pleine canicule!
— Aucune exception, monsieur.
— J’écris ici. Mon arrière-grand-mère vivait tout près d’ici.

Je lève le bras pour pointer mais un …

Poste 38, coin Mentana et Rachel.

— Aucune exception, monsieur.
Ce ton qui suinte l’indifférence me laisse sans âme. Bon, va falloir m’expliquer. Je me redresse.
— Avez-vous la moindre idée, mademoiselle constable, de ce que peut avoir l’air un monde uniforme et sans exception pour quelqu’un comme moi?

De toute évidence, la policière ne le savait pas. Et de toute aussi évidente évidence, elle s’en kâlissait.
— Vous êtes un prof de philo, vous, conclut l’autre.

Tiens, tiens.

Plaidoyer du surhumain

— C’est écrit dans la loi, vous pensez, mademoiselle, les cas d’exception?

De fait, elle ne pensait pas, elle patientait.
— Non.
— L’esprit des lois, c’est ce qui vous distingue du chien policier. Ça devait être dans vos cours.
— Ça n’a…
— Qu’est-ce que l’esprit de la loi pour le Parc Lafontaine? intervient l’autre.
— Reconnaîtrais-tu Michel Tremblay s’il était ici ce soir?— Ouais.
— L’aurais-tu chassé du parc ?
— Oui, répond l’une, comme s’il s’agissait d’une évidence.
— Ben… hésite l’autre, qui regarde l’une.
— Pourquoi hésiterais-tu?

Une journée d’été vers 2010

La jeune femme ne parvient pas à formuler la raison qui la fait hésiter.
— Si tu trouves la raison un jour pour justifier cette exception, ce sera un bon exemple de respect de l’esprit de la loi pour le couvre-feu au Parc Lafontaine.

Sur ce, j’ai salué et quitté, laissant l’une contrariée, l’autre amusée. Dans mon dos, l’autre a lancé :
— Désolée de vous avoir dérangé, monsieur.

Je lui ai fait un peace de dos.

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