(suite)

J’arrache en esprit mon costume invisible de prof-pré-universitaire-politiquement-presque-correct dans une boîte téléphonique trans dimensionnelle intemporelle (les collèges sont très bien équipés) et j’en ressors en prof-post-secondaire-chill-peut-être-un-peu-poteux, tout en contournant mon bureau. Je m’avance vers eux et lance :
─ Tout le monde debout sur son pupitre. Allez, hop ! en m’accompagnant d’un vigoureux geste des bras tout en balayant l’air vers le haut avec mes doigts.

L’envol

Silence et consternation dans la classe.
─ Allez! Allez! Tout le monde debout sur son pupitre!

Ce disant, je m’engage dans une allée et invite les élèves réticents à s’exécuter. Je prends la main d’une dame en devenir et, en bon chevalier, la mène à l’étage. Bientôt un tas d’élèves embarrassés m’observent d’en haut. Certains rient, d’autres rient jaunes. Être pris avec un prof « sauté », c’est l’enfer maân.

Je monte à mon tour sur un bureau et débute mon sermon.
─ Regardez en bas. Observez le siège vide où vous étiez assis. Essayez de vous imaginer sur ce siège prenant des notes. Imaginez-moi en train d’écrire au tableau, que je pointe ce disant. Faites vraiment l’effort de nous voir en esprit, là, en bas. Autrement dit, imaginez-nous, en bas.

Quelques secondes passent.
─ Qu’y a-t-il de changé quand vous regardez votre vie de plus haut ou de plus loin?

Quelques élèves hésitent à répondre. Bon signe. Après quelques commentaires intéressants que je commente (question d’éviter les interprétations LSD, Poltergeist ou Shirley MacLaine), je conclus :
─ Vous avez imaginé votre petit « je », en bas, occupé à écrire. Quand vous serez assis en bas, rappelez-vous quand vous regardiez d’ici. Vous serez toujours la même personne, sauf que, à l’occasion, vous pourrez dorénavant vous regardez avec l’indifférence de la distance. Quand vous vous élevez ainsi en esprit, vous vous détachez du point de vue de votre corps, de ses émotions et de ses priorités à court terme. Plus vous observez votre vie à distance, plus le sens de votre vie, tout comme le chemin parcouru se simplifient. Prenons comme exemple une peine d’amour. Sur le coup, c’est la catastrophe. Pourtant, en y repensant des années plus tard, on ne comprend plus pourquoi nous étions si triste. Le temps est une forme d’éloignement, de distance. Un autre exemple, le collège. Vous y êtes actuellement en plein été. La session débute, il y a un plan de cours,, etc. Dans quelques années, avec le temps, vous vous rappellerez avoir été deux ou trois ans au cégep. Ce séjour, en soi, sera devenu un tout du passé. Avec la distance, notre vie devient semblable à celle des autres. C’est alors que la poésie ou la philosophie peut vous parler. Ça devient autre chose que des mots compliqués ou des phrases bizarres.

Le survol

J’en ai perdu quelques uns mais j’en ai illuminés plusieurs.
─ Imaginez qu’un poète parle de la ruche humaine. Certains diront What’s that maân!

Je laisse mijoter deux secondes. Puis, en bon prêcheur, je lève les mains vers le plafond :
─ Allons plus haut! Imaginez qu’à travers les murs transparents vous observiez le collège, loin en bas. Les gens dans les classes, à la cafétéria ou dans les bureaux, tous deviennent les petits travailleur d’une ruche ou d’une fourmilière humaine. Une « hommilière », dirons-nous. Allons encore plus haut, à la hauteur des nuages. Imaginez le centre-ville : les édifices, les lignes de métro et de train sous terre; toutes les autos, les autobus et les camions; les kilomètres de corridors souterrains. C’est le cœur de la ruche humaine. Pour observer l’hommilière dans son ensemble, il faudra vous élever bien au delà des nuages pour inclure les banlieues dans votre champs de vision. Imaginez maintenant, vu de cette hauteur, le quartier ou nous sommes actuellement. Combien il est minuscule.

Je pointe le doigt vers un lieu incertain en bas parce que minuscule.
─ Maintenant, le plus important. Dans l’immense hommilière de la région de Montréal existe notre minuscule collège. (Un petit cube dont je forme les côtés entre le pouce et l’index.) Et dans ce minuscule collège, notre petite classe. Et dans cette petite classe, notre petite personne, là.

L’atterrissage

L’index pointé vers ma chaise vide, je demande :
─ Trouvez-vous vos problèmes aussi importants maintenant? Ok, on redescend.

Quand chacun fut revenu « à sa place », j’ai poursuivi :
─ Prendre du recul (Je mime le mouvement.) permet de juger autrement. En se regardant de loin, notre nombril devient plus humble, ou objectif selon certains. Ce regard va s’épanouir en vieillissant. Pour le cultiver, certains font du yoga ou de la méditation, de la philo ou de la poésie, d’autres s’isolent ou jeûnent, suivent une thérapie ou des cours d’art, d’autres deviennent évangélistes ou écologistes, qu’importe. Si vous pouviez découvrir la vie que vous voulez vivre avec ce regard, vous auriez atteint un objectif fondamental de la philosophie, selon moi. Et cet enseignement est gratuit au niveau collégial.

J’ai continué en commentant le plan de cours mais certains n’écoutaient plus. Leurs yeux fixaient ailleurs.

S’ils ont compris ou ce qu’ils ont compris, je n’en sais rien. Mais en partant, le petit rigolo du fond de la classe est venu me serrer la main.

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