Avec le temps va, tout s’en va (Ferré)

La nouvelle épicerie (2019) sur le site d’une ancienne épicerie fermée vers 1975

L’épicerie Rachelle Béry, une institution du Plateau sise sur Rachel près de Berri, est déménagée coin St-Denis à l’automne 2018, transformée en méga épicerie. Ça m’a réveillé. Tout au long de ma marche, je constate à quel point les commerces ont changé. Sur l’avenue du Mont-Royal ça tient de la révolution économique. Les « magasins » (les « » sont pour les lecteurs européens) disparus sont remplacés par d’autres où je n’irai pratiquement jamais. Pose d’ongles, tatouages, fleuristes, herbalistes, épilation, vinyles (et dire que j’ai déjà été « in » avec mes « tapes cassettes » dans un Walkman), épicerie pour riches avec bouffe non industriellement modifiée et politiquement démystifiée, bars et restos. Étant donné que les commerces ferment et ouvrent un à la fois, ce n’est qu’après des années que l’effet global devient perceptible. En quinze ans, au moins 80% des commerces de mon Plateau sont disparus ou déménagés ailleurs.

Comme quand je suis arrivé en 1977, coin Gilford et Boyer (un loyer de 95$ par mois). Un quartier d’ouvriers, de vieux, de familles mono parentales, d’artistes en devenir et d’étudiants sur les prêts et bourses. D’une saison à l’autre, de nouveaux voisins apparaissaient, certains commerces fermaient, tout comme les produits sur les tablettes de l’épicerie Riendeau (disparue depuis, condos obligent) changeaient, à mesure que mon bac (1ier cycle universitaire, pour mes lecteurs européens) en philo avançait et que mon vocabulaire se spécialisait.

L’espace d’un temps

Un souvenir m’est revenu et j’ai fait marche arrière, doublement. Un peu au nord de Rachel, côté ouest de St-Denis, existait depuis toujours un antiquaire logé dans un demi sous-sol avec un sol en planches de pin, comme tant de vieux commerces sur l’artère. Je vérifiais distraitement au passage si la lampe sur pied couronnée d’un épervier en marbre gris était toujours en

Épicerie Tau sur St-Denis ouest, au nord de Rachel

vente. Elle l’est restée des années durant. Ainsi qu’un petit train sur un rail circulaire (celui de Charlie Brown) et des voitures miniatures en tôle. Le tout datait d’avant ma naissance, rouille incluse.

Au sud de l’antiquaire s’était établi Tau, une épicerie-pharmacie alternative devenue depuis une authentique relique de l’époque hippy à Montréal (1966-1975); une conséquence directe de l’expo universelle de 1967, du film Woodstock, des jeunes Étasuniens fuyant un séjour au Vietnam, de l’arrivée du pot, du hasc et du LSD, de Jimi Hendrix et de l’entrée en ondes de chom fm, devenu lui-même une relique.

Date de péremption

En haut de l’antiquaire, un escalier donnait accès à la terrasse d’une petite résidence sur deux étages, charmante avec sa toiture et ses bois moulés fin dix-neuvième. À l’époque y logeait un couple de Français avec qui je jouais au Tarot. Je me rappelle qu’en allant à l’étage (où se trouvait la salle de bain), il fallait faire attention car l’escalier craquait et ça réveillait leur bambin.

L’antiquaire ferma boutique à l’été 2009. Du papier brun couvrit la vitrine et mon quotidien l’oublia (tout comme l’épervier). Un jour, une image inconnue apparut dans la suite habituelle des façades, éveillant mon attention. La vitrine de Zone, un magasin à « cossins » bcbg (bon chic, bon goût, pour ceux qui ne sont pas de la génération disco), avait quelqu

Zone, sur St-Denis ouest, nord de Rachel

e chose d’inhabituel. De fait, il s’agissait de l’autre vitrine de Zone. Le magasin venait de gober l’antiquaire, accentuant la conversion de la rue St-Denis en centre d’achat rectiligne.

Je suis entré.

Le plancher avait été nivelé au niveau de la rue. À l’intérieur, un escalier qui ne craquerait pas avant un siècle ou deux menait à l’étage où, dans un décor clinquant et propret, il m’apparut inhumain de faire transparaître en moi le salon où j’avais joué au Tarot trente années plutôt.

Un carrousel portable

De retour sur le trottoir, j’entends derrière moi une ado qui, autoproclamant pro du Platô, s’exclame :
Ça faisait longtemps qu’il était là. Deux ans ! explique-t-elle à ses amis.

Elle pointe un local à louer de l’autre côté de la rue. Il abritait un commerce à bidules « pas rapport » (les « » sont pour ceux qui ne sont pas de la génération post disco) qui n’a pas fait long feu.

Deux ans! Ce n’est rien pour un quartier. Dire que mon arrière-grand-mère a élevé sa famille sur Marie-Anne (la rue de Les fées ont soif de Michel Tremblay), près de St-André (à cent cinquante mètres de chez moi), début vingtième siècle, dans un ancien théâtre reconverti en habitations familiales.

Les jeunes. À chaque automne, il en surgit de nouveaux, venus de nulle part, me surprenant par leur inconsciente indifférence, eux qui ne regardent que devant eux . Ils profanent tout ce qui est « passé ».

Comme moi à partir de 77. Je voyais des commerces où je n’étais jamais ou presque allé fermer les uns après les autres. Le service de buanderie en face de chez moi, coin Boyer est devenu un dojo Zen. Méchant switch!

Fascinant à quelle vitesse on perd sa jeunesse. Un jour, des chansons entendues ne rappellent aucun souvenir; les nouveaux acteurs surprennent de jeunesse. Nous voilà racontant  un temps que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître.  (Aznavour)

Même le vocabulaire change. À la cafétéria du collège Maisonneuve, des infirmières avaient informé leurs étudiantes qu’elles apporteraient un carrousel (cylindre dans lequel on glisse des diapositives pour les présenter dans un ordre précis, pour mes lecteurs moins âgés). Les demoiselles s’étaient étonnées que leurs profs veuillent apporter un manège pour enfants en classe!

On naît nu d’esprit comme de biens. C’est pourquoi la jeunesse carbure au rêve. Il vient rarement à l’esprit d’un jeune de s’intéresser aux rêves dépassés. Si on devient visionnaire en vieillissant, c’est qu’on peut maintenant regarder des deux côtés du temps à la fois. La sagesse est une question de perspective, sinon on finit en has been qui radote ou qui chiale.

Mon arrière-grand-mère, mon grand-père, mon père et moi sur Boyer est en 1955.

C’est alors, sur ce trottoir que j’ai arpenté des milliers de fois et où j’ai brassé tant d’idées, que j’ai compris. Non seulement chaque génération possède son théâtre du bonheur, mais il balaie les précédents (et je ne vous parle pas du quartier des spectacles, du maga centre hospitalier ou, plus ancien, de la révolution qu’à provoqué la construction de l’UQAM dans le « quartier latin » dans les années quatre-vingt). Sans oublier le raz-de-marée nécessaire pour faire place à Radio-Canada début 1970.

La lucidité de la durée

L’ex résidence du grand-père aujourd’hui sur Boyer ouest, au sud de St-Joseph.

Il faut savoir céder de l’espace à la vie. Tout jeune veut habiter son rêve. C’est chacun mon tour. Une personne âgée perçoit l’espace dans sa durée, non simplement dans son actualité. Elle a vu des lieux éclore, fleurir, se faner puis mourir, un « à vendre » en guise d’épitaphe. Elle sait que tout est éphémère. Être vieux ne se résume pas à avoir connu plusieurs personnes mortes. C’est en vieillissant qu’on ressent toute l’abnégation que suppose la conscience du temps.

L’éternité est une quête impertinente et hors contexte. On le devine en vieillissant, en observant à quel point tout ce qu’on érige est voué à l’oubli. Non pas par simple usure, mais parce que tout effort à vivre l’est, ultimement, pour aider une nouvelle vie en devenir; qui regardera devant soi et nous fera dos.

L’être qui se retire peu à peu de la vie « courante » comprend qu’une ligne du temps se prolonge au-delà de lui, à travers lui. Alors, parfois, il se met à raconter son vécu parce que c’était un beau rêve.

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