Juché au rebord d’une fenêtre hermétique du cinquième étage du collège, j’observe le stationnement depuis un mon perchoir d’indifférence attentive. De plus haut, les véhicules ressembleraient aux Dinky Toys de mon enfance, les répliques miniatures en métal des automobiles d’alors (En 1988, en marchant vers minuit dans les rues désertes de Varadero, j’ai vu une DeSoto des années 40 dont je possédais le modèle réduit, même couleur. De fait, outre quelques ladas soviétiques, j’avais l’impression de marcher dans un film de James Bond de la fin des années 50, mettons Pas de caviar pour tante Olga, resté « jammé » sur « pause ».).

Le va-et-vient des passants ferait penser aux fourmis et leur vie m’apparaîtrait dérisoire. Pourtant, je peux m’imaginer loin de moi, aussi petit que ces individus qui circulent en bas. Quand on s’éloigne de la vie, notre attitude change. À la manière dont l’égoïsme et l’indifférence s’enracinent, statistiquement, dans le cœur des gens à mesure que croît leur richesse.

Peut-être aussi parce que quand les objets et les personnes rapetissent, ils s’assemblent en un objet global nouveau, inusité, qui ne suscite aucune empathie. De constater l’absence d’humanité dans ce tout nous investit d’une sagesse « genre » zen. J’imagine Zarathoustra qui, contrairement à Moïse, redescend de la montagne les mains vides. Au fond…

Back at the ranch

… il est temps d’aller donner mon cours !

Nous étions fin mai, quelques années après la dissolution du bloc soviétique. C’est le premier jour de la session d’été pour ceux qui allègent leur horaire, qui ont échoué des cours ou qui étudient à l’année longue. Arrivé tôt, j’ai déposé mes choses, salué les premiers élèves installés et suis allé me chercher un café, quatre étages plus bas. Une fois revenu, il me restait quelques minutes. Par les vitres du corridor, le stationnement s’est fait chant de sirène.

J’entre en classe, pose mes lunettes de lecture sur le bout de mon nez et ouvre la chemise qui contient mes notes de cours, un porte-document archaïque en carton brun recyclé. La surface est truffée de notes de réflexion, de trouvailles pédagogiques, d’un numéro de téléphone, de titres de livres, de CDs ou de DVDs, de corrections de note suivie du nom de l’élève, d’une liste de « à faire », d’un mot de passe numérique, de quelques dates de rendez-vous, sans compter deux taches de café et une de jus d’orange.
─ Hé ! Monsieur ! Est-ce qu’on va monter sur nos pupitres?

Je lève les yeux par-dessus mes lunettes :
─ Pardon?
─ Il veut savoir si vous allez nous faire monter sur les tables, précise une blondinette joufflue, assise devant, un fou rire dans les yeux.

Le « il » en question est un petit rigolo, installé au fond dans un coin. Cheveux teints bleu, un t-shirt Iron Maiden et des culottes de rapper, le zipper à la hauteur des cuisses. Je le sais parce qu’il prend la peine de se lever, comme si j’étais sénile.
─ Comme dans le film, précise-t-il.

Sénile… Attends-toi :
─ Quel film?
─ …
─ Chut!

Je pose l’index sur mes lèvres pour ceux qui allaient répondre à la place du rigolo
─ …
─ La société des poètes disparus. Quand on parle d’un film, il faut pouvoir en fournir le titre.
─ J’ai oublié.
─ C’est l’âge. Ça va s’améliorer en vieillissant.

Le décollage

Quelques élèves sourient, je retourne à mes notes. Certains se demandent ce qu’ils ont raté de si drôle. Alors je raconte le film. Pris au jeu, je m’engage dans une digression et je « perds mon idée », comme on dit en montréalais.
─ Pourquoi le prof les fait-il monter sur leur pupitre? demande la blondinette. Son comportement est assez étrange.

Un incident me revient subito presto (ce n’est pas une expression culinaire) en mémoire. En plus, ça m’a remis mon idée en tête.
─ Je vais vous raconter une anecdote. Un vieux monsieur de mon quartier avait l’habitude de s’appuyer à deux mains sur un poteau pour faire bouger ses reins, ce qui le soulageait grandement. Il souffrait d’un problème au dos facile à deviner quand on le regardait trottiner à petits pas. Un jour, coin St-Denis Mont-Royal, je vois une jeune banlieusarde pointer l’homme du doigt et s’exclamer sans aucune gêne : « il est fou! » N’ayant jamais observé un comportement similaire dans son « centre-d’achats-terminus-genre-place-hot-du-coin » (les « », ce sont mes doigts qui miment les guillemets), ni même dans un film étasunien ou sur Youtube, la conclusion s’imposait : fou, forcément. Que je conclus les bras levés, devant mon auditoire amusé, certains un tantinet gênés. Cette adolescente avait l’ouverture d’esprit d’un coffre-fort autiste.

L’image les fait sourire. C’est le moment :
─ Quand vous trouvez le comportement de quelqu’un bizarre, avant de conclure qu’il est fou, il faut vous demander à quoi son geste peut servir.
─ Moi, j’ai pas compris, remarque un jeune homme athlétique, avant-dernière rangée, faciès à l’appui.
─ Le vieux n’était pas fou, il soulageait tout simplement le bas de son dos. On se comprend?

Je regarde le jeune homme puis la classe, chacun acquiesce.
─ Si Robin Williams agit bizarrement dans le film, c’est pour sensibiliser ses élèves à la vision du poète. Il répondait, je crois, à un élève questionnant l’utilité d’écrire des poèmes. Il ne peut pas répondre simplement. Il ne veut surtout pas leur monter la poésie comme une relique qui repose sous vitre dans un musée. Le prof veut les mettre dans les souliers d’un poète. Les faire marcher dans ses pas.

Petite pause. Ils sont à moi (Cet instant me rappelle à l’occasion une longue tirade du chef d’orchestre dans… (hum)… un film italien où les musiciens de l’orchestre deviennent communistes et remettent en question le rôle du « chef » de l’orchestre).
─ Pour créer un poème, il faut regarder les choses différemment. Il faut parler de la vie sans avoir les deux pieds enfoncés dedans.
─ Comme quand on demande pourquoi la philo est obligatoire, souligne intelligemment une étudiante qui, jusqu’ici, n’a montré que des sourires discrets.
─ Pour pouvoir grimper sur son pupitre ! insère les culottes basses, soulevant l’hilarité générale.

Bon, on me teste.

(à suivre)

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