En 1995, on trouvait au Pays-Bas 49 mauvais garnements en « quarantaine civique » par cent mille habitants. Les Hollandais sont des gens très tolérants. En Allemagne, c’est 80, en France 84 et en Angleterre, nettement moins tolérants, c’est 93 contrevenants qui se retrouvent derrière les barreaux par tranche de cent mille citoyens.

Qui est bon premier ? Un pays arabe ? Une république obscure de l’ex-URSS ? Une dictature à bananes ? Eh bien non, ce sont les États-Unis d’Amérique : 519 moutons noirs au cent mille habitants! Bref, 0,5% de la population des États-Unis était en prison au milieu des années quatre-vingt-dix. C’est le pays industrialisé où l’écart entre les riches et les pauvres est le plus grand (et ça ne s’est pas amélioré depuis).

Le Canada ? Bon deuxième, loin loin derrière, mais menant le peloton avec 116 prisonniers au cent mille. Des données trompeuses, bien sûr; la condition de détention, le type de condamnation… Mais quand même!

Il faut dire que nous vivons anonymement et mécaniquement en Amérique du Nord. Je connais à peine quelques voisins et ça a toujours été ainsi, d’un logement à l’autre. Qu’est-ce que cela change? J’y vais d’une expérience concrète.

Un mauvais « bon samaritain »

L’anecdote côtoie le millénaire. Elle concerne Jean, un ami, sans plus. Sa copine attend un enfant, leur premier à tous deux. Elle a besoin du véhicule alors je passe le mien à Jean. Il a un nouvel emploi. Un cabriolet en plein cœur de l’été, ça ne se refuse pas. Moi, mon bonheur est ailleurs. En rien lié à un objet, un endroit ou un être particulier. Le douze cents kilos de tôle clinquante que je déplace d’un trottoir à l’autre pour laisser passer les balais de l’hygiène civique, il m’en débarrasse l’ami.

Le dernier concessionnaire sur le Plateau, sur Rachel est, près de Berri.

Mais voilà, ce jour-là Jean est pressé. Une importante réunion avec les bonzes de l’office fédéral qui l’emploie. Le papillon colle ses ailes à une toile. Les arbitres du bitume surveillent la vitesse des voitures sur un bout de rue (zone de basse vitesse) et facturent les contrevenants. La circulation s’assagit pour un temps et ça renfloue les coffres de la ville.

Sauf avec le « genre » de Jean (les « » sont pour mes lecteurs « européens »). Il oublie les petites factures de civilité qu’on lui distribue. Depuis une dizaine d’années, il accumule les amendes pour stationnement interdit avec le talent d’un écureuil boulimique. Elles reposent dans une oubliette de sa vie, avec les intérêts.

Vérification des enregistrements. L’ami a un mandat d’arrêt d’émis contre sa personne. Remarquez, on ne l’a pas cherché plus qu’il ne faut. Son nouvel emploi est dans un organisme para gouvernemental et le mandat d’arrestation date de quelques années déjà. Voilà Jean menotté et mon auto remorquée. Incarcération et fameux droit de faire un appel téléphonique.

Pourtant, contrairement à quelqu’un qui a commis un vol, un viol, un délit fiscal ou passé sur une lumière rouge, personne n’a été lésé personnellement ou mis en danger, il ne s’agissait majoritairement que de contraventions pour stationnement illégal. Si on peut parler de « contrevenant », peut-on parler de « criminel »? Et agir avec lui comme tel?

Infraction par « délégation »

Son petit monde ramasse la somme, plusieurs milliers de dollars (les intérêts). Mon véhicule se retrouve au banc des punitions pour un mois, avec un loyer quotidien payable en entier une semaine au plus après l’échéance. Quelques centaines de dollars, sinon c’est la vente aux enchères, qu’on m’informe. On me dit coupable d’avoir prêté mon automobile à un individu ne possédant pas un permis de conduire valide. Un mécanisme mis en place dans l’année permet à quiconque de s’informer par téléphone, m’explique-t-on dans une lettre des plus platement écrite (imaginez l’unique préposé aux plaintes chez Prozac avec un clavier).

Le dernier vrai garage sur le Plateau, coin Laurier et Papineau.

La loi qui empêche un mauvais payeur de contraventions d’utiliser son véhicule est sensée. Il fallut prendre en compte les tricheurs et mettre à la disposition des propriétaires de véhicules un numéro de téléphone pouvant les informer au sujet des personnes sous le coup d’une suspension de permis. Fort bien. Je sais aussi que l’ignorance de la loi n’est pas une excuse. Mais punir aveuglément, c’est oublier pourquoi sont faites les lois.

Je fais appel. J’invoque ma bonne foi : j’aidais un couple qui attend un enfant. L’ignorance d’une nouvelle loi est-elle impertinente quand il s’agit d’un cabriolet qui a été remisé six mois, durant lesquels la loi a été adoptée ? Sans compter que Jean n’a pas perdu son droit de conduire pour ivresse, folle vitesse ou pour avoir ignoré des feux rouges. Il est coupable d’infractions commises en général quand le véhicule était stationné. Moi, alors que je n’utilisais pas le mien !

Espace vert temporaire aménagé sur Mont-Royal sud, entre Mentana et Boyer, sur l’emplacement d’une anciene station d’essence.

Appel rejeté. La réponse, rédigée à l’avance, récite platement la loi. L’esprit de la loi, ça n’existe plus, semble-t-il, quand les contrevenants et les fonctionnaires sont de complets inconnus. J’aurais dû aller devant un juge et établir un contact humain, m’a conseillé un avocat. (Ça m’a rappelé une demande de passeport, rejetée parce que j’avais inclus un chèque. Quand j’ai renvoyé ma demande, elle fut à nouveau rejetée. Cette fois pour un problème de signature de photo, problème qui existait dans la première demande. Il aurait fallu y « mettre du cœur », comme on dit.)

Et deux nouveaux moutons noirs pour les statistiques.

Selon vous, étais-je coupable ?

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