Le egoburger

Les premiers endroits où il fut interdit de fumer furent les théâtres, il y a environ un siècle. Pourquoi ? Il est aisé d’y roupiller et la cigarette tombe sur le siège. Une odeur de brûlé se répand, de la fumée devient perceptible et soudain quelqu’un crie : au feu. La stratégie la plus efficace alors, c’est de vous ruer vers la sortie.Mais si plusieurs personnes font de même, on se retrouve avec une gigantesque boulette de viande humaine trop cuite devant la sortie… que rien n’obstruait. Pourtant, dans tous les endroits publics, les entrées et sorties assurent une évacuation rapide et sécuritaire, pourvu que chacun se comporte « normalement » et non en se ruant vers la sortie en footballeur paranoïaque égocentrique. La morale de l’histoire : si c’est bon pour moi égoïstement, c’est bon pour les autres « moi », donc, parfois du moins, ça devient nuisible à tous. D’où les lois.

Qu’est-ce qu’une loi ?

Première Caisse Desjardins fondée par des immigrants, sur Stt-Laurent ouest, entre Rachel et Marie-Anne

Une loi est une règle que chacun doit respecter, égoïste ou non. Une loi permet, oblige ou interdit certaines actions. Ainsi un automobiliste peut tourner à droite, mais doit respecter un sens unique et s’arrêter à la lumière rouge. En cas de transgression, la loi prévoit une punition (une contravention, par exemple).
Qui met en place les lois ? Des citoyens élus périodiquement. Mais ils ne peuvent pas utiliser ce pouvoir à des fins personnelles. En théorie, du moins (mais comme la Pratique a envahi la Théorie, en pratique, ça ne veut parfois pas dire grand chose). Les actes visés sont ceux qui, s’ils n’étaient pas normalisés, pourraient nuire à la société dans son ensemble. Les limites de vitesse sont apparues avec l’utilisation croissante des automobiles (il y a un siècle, à Paris et New-York). Il fallait protéger les piétons des conducteurs imprudents. Les lois forcent donc les humains, égoïstes de nature, à adopter des comportements altruistes, bons pour la société dans son ensemble, sans l’être forcément pour moi maintenant. Un exemple cocasse.
Si on restreint sévèrement les dépassements non essentiels sur une route achalandée, la vitesse moyenne des véhicules augmentera. Pourquoi ? Lors d’un dépassement, le stress causé aux autres conducteurs les pousse à ralentir. De même, celui qui dépasse doit réintégrer la file. Ce faisant, il freine et ralentit les véhicules derrière lui. Au total, pour que certains aient l’illusion d’aller plus vite, tous vont plus lentement. Ce qui n’arrivait pas avec peu de véhicules sur la route.
Soulignons que la première loi imposée aux « citoyens » dans les premières chefferies, vers -5 500, fut l’interdiction de tuer sans motif sérieux un inconnu rencontré (certains vigilantes étasuniens considèrent que de croiser un noir dans un quartier blanc constituait un doute raisonnable pour sortir une arme à feu). Cette interdiction a moussé le commerce, la propagation des découvertes… et le bon voisinage.

Le carré magique

Plus cocasse est le casse-tête causé par les conducteurs impatients. Ce que je constate un jour, amusé, lors d’une marche. Quand j’ai envie d’un court bain de social, j’emprunte le parcours suivant : St-Denis (sud), Rachel (ouest), St-Laurent (nord) puis Mont-Royal (est), un quadrilatère achalandé du Plateau. Environ un kilomètre de périmètre. Mais en cette fin de jeudi après-midi, ça s’apparente à un tsunami, question bain de foule : trottoirs et rues sont bondés. Sur l’avenue du Mont-Royal, coin St-Denis, voyant les feux passer au jaune un automobiliste s’engage pour tourner. Pourtant l’espace manque et devant, ça ne semble pas prêt à bouger. Tout juste devant moi qui attend pour passer.

Il reste immobilisé une quinzaine de secondes (la moitié du temps alloué à la circulation dans l’autre sens). La file d’attente s’allonge d’autant au nord sur la rue St Denis. En conséquence, la probabilité augmente qu’un conducteur impatient demeure pris à son tour dans l’intersection, bloquant l’avenue du Mont-Royal (une seule voie dans chaque direction). En période de pointe, les rues et les avenues principales étant bondées, le surplus de véhicules occasionné engorge la circulation au point où parfois, sur certains feux verts, les automobiles demeurent coincées anyway.

C’est ce que j’imagine tout en marchant, MP3 aux oreilles quand je dépasse mon conducteur impatient qui s’est immobilisé « en double », attendant que son passager fasse « une petite commission ». D’ailleurs, la porte passager est restée entrouverte. Ce que je devine tandis qu’un concert de klaxons tente d’abolir mon MP3. Il joue pourtant « à fond la caisse » (comme disaient les français).

La commission faite, notre cobaye repart et, rendue à la hauteur de Rachel, s’est engagé vers l’ouest et se retrouve immobilisé près de St-Laurent par une congestion monstre que des conducteurs dans son genre ont contribué à créer. Pire, il tempête contre les automobilistes qui ne savent pas conduire. Il klaxonne d’impatience, oubliant les résidents dont, de toute manière, il n’a rien à foutre dans son centre d’achats. Ce que je constate, musique aux oreilles, en le dépassant à nouveau, toujours à pieds.

En connaissez-vous des comme ça ?

Le statu quo

Je remonte St-Laurent et, rendu à Marianne, je bifurque dans le parc où se réunissent les vieux Portugais du quartier. Les bancs font dos à la circulation, bruit de fond dans la quiétude feuillue.

Et soudain, l’image m’est venue. Ça m’a fait sourire. Sur l’avenue du Mont-Royal (est), les véhicules seraient immobilisés parce qu’à l’intersection, rue St-Denis, les véhicules en direction sud bloqueraient la voie. La raison en est que, deux blocs plus bas sur Rachel, en direction ouest, c’est coincé depuis la rue St-Laurent. La cause est que, plus au nord, les véhicules sur l’avenue du Mont-Royal demeurent immobilisés dans l’intersection. Le statu quo d’une verte à la suivante. Ça donnerait un tout nouveau sens à l’expression « on peut mourir d’être immortel ».

Il est très difficile pour une société de fonctionner avec un pourcentage le moindrement élevé de comportements égoïstes. Imaginez que 30% des conducteurs ne réfléchissent pas avant de s’engager dans l’intersection en plein trafic et soient susceptibles de rester pris là. C’est la catastrophe. Et le même raisonnement s’applique aux impôts comme aux files d’attente. La morale de l’histoire : « Ne faites pas à vous-même ce que vous ne voudriez pas qu’un autre vous fasse. »

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