Bien avant qu’on ne les abolisse au Canada, je me débarrassais toujours des sous noirs qu’on me redonnait. Au rebord d’une fenêtre, sur un siège de vélo ou un coin de table de terrasse, peu importe, mais en particulier dans la paume tendue d’un Bouddha verdi, rue St-Denis.

Le centre Ski Aurobindo, au sud de Rachel,côté est, sur Saint-Denis.

—Ne les jetez pas dans la rue, m’a averti une dame, les enfants peuvent aller les ramasser. C’est dangereux.

Mise au point : ça porte chance de trouver un sou noir, mais pas en plein trafic.

Le dieu artisan

Ça m’a rappelé l’argument du « dieu artisan », utilisé pour prouver l’existence de Dieu (prouver l’existence d’un objet imperceptible n’est pas aisé). Ça procède comme suit : imaginez un être exceptionnellement intelligent (vous, mettons), mais vivant à l’époque de J. C. Vous trouvez par terre une montre de poche. Une de ces montres antiques, ronde avec une chaîne et des rouages compliqués à l’intérieur, comme en possèdent les banquiers dans les films de cow-boys. Mais comme vous vivez à une époque reculée, vous ne savez pas ce qu’est une montre. Vous découvrez peu à peu un objet intelligemment complexe. Concluez-vous que les lois de la nature ont engendré cette improbable mécanique grâce au patient travail d’un hasard aussi opportun qu’aveugle?

Probablement pas.

Pour Voltaire et d’autres penseurs, la minutieuse et complexe histoire des « rouages de la vie » que cueille la biologie serait la preuve manifeste, par analogie (opération suspecte dans une preuve), de l’existence d’un Dieu artisan.

Sauf qu’il existe un écart considérable entre la complexité de « on s’en va voir dans toutes les directions » et le beaucoup moins compliqué « on s’en va par là ». Quand on regarde le futur devant soi, les avenues sont multiples. Par contre, quand on regarde dans son dos le chemin parcouru, il n’y en a qu’un.

L’horloger astucieux

Sur St-Dominique ouest, au nord de Napoléon

Récupérant l’image de Voltaire, Herbert Simon (économiste de Chicago, prix Nobel en 1978) imagina la situation suivante pour illustrer comment se « produit » la complexité de la vie. Un horloger doit réunir 1 000 rouages pour assembler une montre. Si chaque montage exige une minute d’attention, l’artisan doit consacrer près de dix-sept heures à assembler le tout. Si par malheur il doit s’interrompre, tout son travail est perdu. Par contre, s’il pouvait construire sa montre par étapes, disons 10 pièces à la fois, puis réunir en un tout stable 10 éléments composés de dix pièces, puis finalement assembler les 10 morceaux qui reste, notre artisan aurait à exécuter 1 110 opérations. Si le temps d’assemblage augmente, la méthode permet de ne perdre qu’une minime partie de « l’évolution » du travail quand l’artisan est dérangé.

Pensez à votre téléphone intelligent (celui du voisin si vous n’en avez pas). Il comporte non seulement un téléphone (accessoire d’ailleurs), mais aussi un fax, une dactylo (la machine à taper chez mes lecteurs européens), un appareil photo, une caméra, une enregistreuse, une télévision, une radio, un walkman, une horloge, une calculatrice, un agenda, une boussole hi-tech, une boîte aux lettres et divers classeurs de mots, d’images ou de sons (ai-je oublié quelque chose?). Personne n’aurait pu fabriquer un tel objet from scratch, comme on dit en latin moderne. Il a fallu inventer tous ces objets séparément et bien d’autres encore avant eux.

Le revers du sous

Remplacez l’horloge par la vie. Chaque pièce devient une vie et chaque montage intermédiaire un genre ou une espèce. Remplacez l’horloge par une vie, chaque pièce par une cellule, les montages intermédiaires deviennent les tissus et organes. Remplacez l’horloge par une cellule…

Ce qu’on ne voit pas de la vie, c’est tout le temps que ça a pris, toutes les avenues sans issues qui sont disparues. Au début, sont apparues des acides aminés, des protéines et d’autres molécules complexes qui n’ont pas plus l’air en vie qu’un condensateur ou une résistance ne ressemblent à un appareil de communication.

?

Si la vie nous paraît aussi incroyable, c’est que nous oublions les millions de pistes abandonnées. La vie est souvent dérangée. L’évolution que laisse transparaître la biologie est le seul récit que nous avons et c’est celui des gagnants. Or, dans la cas de l’évolution des espèces animales, nous parlons de millions d’années et d’un bassin de milliards d’individus. Voilà pourquoi ça semble « arrangé avec le gars des vues », comme on disait au Québec. La vie est apparue il y a des millions d’années. Nos ancêtres, il y a 300 000 ans. C’est que les nombres sont souvent trompeurs. Ça vous dit quoi, 300 000 ans? Nous manions le cuivre (pour l’électricité) depuis 4 000 ans seulement et les ondes radios depuis 100 ans à peine.

Autre exemple. L’homo sapiens a parcouru la planète à pied, sans technologie ni géographie ou club med. Impressionné? Mais en 70 000 ans. C’est à dire qu’il a migré à la vitesse moyenne de moins d’un kilomètre par année.

Comme disent les Anglais : « un sou pour vos pensées ».

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