Il faudrait créer une « arche » qui « sauverait » de l’inexorable extinction googlelienne les meilleurs ou plus typiques exemplaires d’un peu tout (selon le poids démocratique d’un groupe d’experts ou de férus du sujet) : des dix meilleurs arrêts au soccer au dix chansons country en passant par les meilleurs constructions en bâton d’allumettes et les dix plus remarquables peintures impressionnistes.

La mélodie des mots

L’échange sur Mont-Royal avant les rénovations de la devanture vers 2010.

Sa première illumination, Karem l’avait reçue une cinquantaine d’années plus tôt. Dans son village natal, un sage de passage avait déroulé de longs parchemins à la peau claire, sortis d’un étui de bois au verni sombre. Extrémités et jointures de l’étui étaient protégées d’argent soudé. Parcourant lentement des yeux la suite des signes tracés, la voix du sage se mua en chant mélodieux. Le premier contact de Karem avec l’écriture. Il avait dix ans.

Il voulut apprendre. Un commerçant venu cueillir une vieillesse paisible au village lui montra à compter. Karem apprit ensuite les lois des formes qu’avait accumulées sur parchemins un Grec du nom d’Euclide dans la grande ville d’Alexandrie. Des empereurs romains s’y étaient battus pour l’amour d’une reine, apprit-il tout en cheminant avec une caravane. Un monde gigantesque prenait vie dans l’esprit du garçon. Fasciné par l’intelligence de son élève, le vieux commerçant l’envoie à Jérusalem apprendre la science des nombres. Il sera utile à la comptabilité dans les temples.

Cinq années coulèrent dans la ville sainte. Invité à un banquet, un grand honneur, Karem cueillit une seconde révélation, de la bouche d’un poète cette fois. La mélodie des syllabes suscitait dans l’esprit du jeune homme une rêverie où la suite des images est tout. Devenu vérificateur du calife, une routine lassante, Karem se souvint du sage au village. Il comprit ne pas savoir rêver les yeux ouverts. Il quitta son poste, il sera poète.

Samarcande

On souhaita qu’Allah guide ses pas. Sa marche lui prit une dizaine d’années. Karem ne s’arrêtait qu’en de rares occasions, une lune au plus, pour reprendre son souffle et travailler sa poésie. Il vivait à même sa marche.

Charmé par le maintien d’une femme, sa calypso se révéla poétesse et le mena à la capitale. Sise au cœur de l’empire, Samarcande s’enorgueillit de sa prospérité, de ses jardins de fleurs, de ses concours de poterie comme de poésie. Ce que Karem apprend et bien d’autres vérités encore, ayant habitué la dame à sa conversation. Le concours annuel de poésie se tiendra à la prochaine pleine lune et sa belle a grand espoir d’y cueillir or et renommée.

Intérieur chez l’échange.

Voulant séduire sa dame, Karem peina sur un poème où elle personnifiait le visage de l’amour. Il laissa un sentiment bouleversant renaître. Un bout de nez levé découvrit ses yeux veloutés. Un sourire intelligent se dessina, l’ovale du visage apparut, puis les boucles de cheveux. Un châle à la bordure dorée, l’aisance du geste et, enfin, le mélodieux de sa voix le menèrent à bon port sans qu’il ne s’inquiète du chemin.

L’apocalypse

Le jour du concours, ils s’y présentèrent amants. Une quarantaine de participants sont en lice. Sa maîtresse termina troisième, cueillant or et renommé. Karem gagna la compétition. Il le sut dès son poème terminé, au silence têtu qui s’allongea en sourires et en scintillement des regards. Une nuit d’amour, de festin et de beuverie s’ensuivit.

Le jour pointant, indisposé par son foie, Karem se lève pour marcher dans les ombres matinales. Il s’arrêta à un point d’eau. Intrigué par un martèlement lointain, il passe une porte gardée, où la route menait au désert. Jusqu’à une construction basse en pierres lourdes éloignée des murs, il se fige dans la contemplation de trois colosses martelant un métal rougi par des flammes qui rugissaient sous le fouet du soufflet.

Des cris au loin. Une fumée qui monte depuis la ville. Une cloche sonne. Les gardes se ruent à l’intérieur. La violence de l’attaque n’avait eu d’égal que sa célérité. Une horde de cavaliers se sont engouffrés dans la ville d’un côté pour ressortir de l’autre, ayant propagé feu, pagaille et mort au passage. Des nomades venus des steppes pour commercer. Les marchands avaient tué la délégation et saisit les présents offerts en signe de paix. Un compagnon de beuverie était sur place et leur à tout raconté, la veille. Samarcande l’orgueilleuse avait sous-estimé le nombre et la force de frappe de ces barbares.

Un chant de non-possession

Karen courut au logis, ne trouvant que flammes et cadavres transpercés. Immobile et sans volonté, le poète regarde la maison, son amour, leurs poèmes et sa renommée fuir en fumée. Leur logis se trouvait sur la route des cavaliers. Abasourdi, le jeune homme prend conscience d’une femme qui gémit, agenouillée devant les cadavres de trois enfants.

Soudain la plainte maternelle enfle, se mue en un cri qui, refusant de faiblir, se nourrit de vagues de rage et de désespoir. Un son, un seul, prolongé jusqu’à l’essoufflement, cueille en Karem l’essentiel de sa vie. Une longue marche vers la félicité, le temps d’y tremper ses lèvres, avant de tout perdre au passage de la mort. L’esprit du poète s’ouvre à une troisième révélation : la mélodie de la vie est un chant funèbre.

(à suivre)

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