(suite de la première partie )

Des cris d’effroi le ramènent à sa propre situation. Les cavaliers n’en restent pas là. Ayant repris leur souffle, ils reviennent en sens inverse. Agrippant un cheval effrayé, Karem prend la fuite, rattrapant la famille d’un marchand escorté par de vieux militaires. La troupe allait se réfugier au « nid de l’aigle ».

Sans bagage et nourriture, la route s’avéra pénible. Alamut avait été fondée par Hassan-i Sabbah, le guide spirituel des Nizarites. Il cherchait une base sûre pour abriter son peuple, minoritaire et en disgrâce dans l’empire, lui explique le riche marchand qui a accueilli « le grand poète » à bras ouverts. Hashin aurait laissé un aigle prendre son envol et fait construire une place fortifiée là où l’oiseau s’était posé pour surveiller les environs. Telle est la légende de la naissance d’Alamut.

D’autres fugitifs les rejoignent. Samarcande est en ruines, des morts partout. Il faut presser le pas. Après une ascension impossible sans l’aide d’un guide venu à leur rencontre, les voilà enfin en sécurité.

La Bouquinerie sur Mont-Royal.

D’avoir côtoyer la mort a engourdi Karem et de visiter la ville l’occupe. Alamut est une petite ville fortifiée, comprenant une vallée intérieure verdoyante. Dans la forteresse sont accumulés les écrits trouvés, volés ou troqués par les marchands et tueurs latents d’Alamut, découvre-t-il. Une véritable bibliothèque, comme dans la légendaire Alexandrie, mais sans responsable, mort à la dernière pleine lune, le soir même du concours de poésie. Témoin de sa prestation, le marchand a recommandé Karem au maître de la forteresse. Tel fut le salaire de sa gloire. Frappé de ne trouver d’objection en lui, le poète se met à la tâche. Il veut oublier une vie détruite dont le souvenir revient le hanter aux heures sans âme.

La poussière du temps

Le cœur brisé par l’éphémère de la gloire et l’illusoire de posséder, Karem s’était absorbé dans la lecture et le tri des documents, abandonnant la poésie pour la préservation des écrits. Une vingtaine d’années passèrent.

Karem avait trouvé sa vocation. Il avait conçu une méthode de classement qui facilita

it le rangement des nouveaux manuscrits et lui permettait de retrouver un document selon le besoin du moment. Plus il lisait plus, plus il découvrait de nouveaux savoirs qui compliquaient son rangement. Sans compter que l’accumulation de rouleaux en certains domaines le forçaient à reconnaître des nuances. Comment trier ce dont on ignore la totalité? La question l’avait troublé et une solution pratique s’est imposée : lire le plus possible.

Le temps avait transformé Karem en vieux sage indifférent à l’usure du corps et au paraître. Des gens voyageaient des semaines pour venir le consulter. Le maître de la forteresse exigeait de certains visiteurs or sonnant pour parler à son bibliothécaire. Des conspirateurs se servaient de ce paravent pour s’enquérir discrètement du service d’un assassin. Les manuscrits affluaient à la forteresse, venus d’aussi loin que Venise sur l’Adriatique, de Madras aux Indes ou de Kiev dans les steppes polonaises.

Alamut la légendaire devenait de moins en moins redoutable. Les assassins encore actifs étaient peu nombreux et moins fiables. Un matin, l’alarme sonnée réveilla en Karem un souvenir aigre. Se ruant dehors, il vit au bas des murs la ville brûler. Une horde de guerriers attaquait Alamut. L’empire, las de la menace latente des assassins, avait jeté de l’or à une horde de barbares.

La tempête du désert

Des hommes armés de torches font irruption et menacent la bibliothèque. Karem se rue devant eux, se plaignant à Allah de l’aveuglement des hommes en colère. L’irritation du vieil ermite met un doute au cœur des agresseurs. Leur commandant s’avance :
– Que se passe-t-il?
– Je suis celui qu’on appelle « le vieux sage ». Je m’occupe de ce lieu, lance Karem, se plaçant devant lui.

Aussitôt des hommes l’empoignent. La plainte de la femme à genoux jaillit en lui, un rappel vif malgré les années :
– Vous allez brûler des trésors de sagesse, poursuit Karem. Il y a des milliers de parchemins dans ces salles. Vous ne pouvez pas toujours tout détruire!

Un moment passe, le regard de Karem dans celui du jeune militaire. Bruits de combats et cris autour.

Intérieur de la Bouquinerie.

Tandis que les gardes retiennent le vieil ermite, l’homme entre, jette un regard autour de lui sous la pâle lumière de l’huile. L’odeur de renfermé et l’air sec le chassent. En ressortant, il donne un ordre. Un homme part en courant. S’approchant, le guerrier fixe Karem droit dans les yeux. Une cicatrice marque sa joue gauche. Il n’a pas trente ans et ne sait ni lire ni écrire, devine Karem. Il est resté un enfant en esprit.

– Des trésors inestimables, dis-tu, vieil homme?
– Oui. Apportés ici de par le monde connu. Vous ne pouvez tout brûler.

Le commandant fit signe de relâcher Karem.
– Alors sauve l’inestimable. Va! Tu as quinze minutes et une brouette.

Les épaules voûtées, le visage en partie caché par ses longs cheveux grisonnants et une barbe négligée, Karem le regarde, découragé. Se rappelant le massacre de Samarcande, il comprend soudain sa chance et se met résolument à l’ouvrage. Dans le silence des murs, il cueillit sa quatrième et dernière illumination : une arche sauve l’essentiel, ce qui permet de refaire l’histoire en résumé.

 

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