C’est parce qu’elle ne repose sur rien,
parce que l’ombre même d’un argument
lui fait défaut que nous persévérons dans la vie.
E.M. Cioran

J’observe les vagues de la vacance humaine circuler rue St-Denis, tout en sirotant un jus, « terrassé » de bonheur. C’est l’été et il fait beau à en regretter d’être mortel. La vie est folle, ai-je commenté d’un sourire. Folle, la vie, parce qu’irrationnelle dans sa volonté de poursuivre qui, à chaque jour, remet sur pied rois et clochards.

Ma remarque n’a pas plu à l’astrologue et au cartomancien, deux connaissances attablés avec moi. Ils revendiquent de l’ordre et du prévisible. Une marche à suivre qui se devine en tirages de cartes et en transits de planètes; l’étrangeté du lien se portant garante de la vraisemblance de l’oracle.

Un combat absurde

Sur St-Dominique ouest, au nord de Napoléon

L’absurdité ne qualifie que des situations. Et seulement celles où un rapport de forces insensé est présent. Un rebelle saute en pleine circulation à l’heure de pointe, pancarte en main, pour s’insurger contre le rythme inhumain de la société industrielle. Il enrage d’enrayer la marche des véhicules en faisant obstacle à leur course aveugle. Ce révolté mène un combat absurde. Au mieux causera-t-il un carambolage monstre. Au pire, distrait par son CB, le conducteur d’un dix-huit roues pensera avoir passé sur un nid-de-poule. Ni le contestataire, ni son projet, ni sa haine ne sont absurdes; pas même sa pancarte. C’est la démesure entre le but espéré et le geste posé qui l’est. Quand l’écart entre les ressources et les prétentions rend un projet irréaliste, s’entêter à le poursuivre fait apparaître un « théâtre de l’absurde ».

Or, la dernière fois que j’ai consulté la section des sports d’un journal, les cimetières mènent toujours par un godzillion à zéro.

Condamné à la répétition

Les aèdes grecs ont préservé dans un mythe la punition que les dieux ont infligée à Sisyphe. Sa condamnation le lie à un rocher, rond et compact, qu’il peine à rouler jour après jour jusqu’au haut d’une colline. Sitôt le sommet atteint, instable, le rocher dévale l’autre versant. Sisyphe doit redescendre refaire une tâche à jamais achevée.

Ce mythe illustre la croisade obstinée de toute vie, prise dans l’ornière du quotidien, et qui conduit à la mort. Pour chaque vie, c’est la nécessité à se nourrir, se reposer et se reproduire. Ainsi va-t-on, d’une mort à la suivante, sans jamais atteindre l’éternité. C’est la conclusion où nous mènent Sisyphe et son rocher : une suite de générations qui reprennent sans cesse la même obstination à survivre. La sourde et répétitive rébellion du vivant contre une fin qu’on ne peut ni raisonner, ni amadouer, ni réduire.

Une course à relais sans fil d’arrivée

Sur Mont-Royal sud, coin Coloniale est

La foi alchimique prétend que si vous brassez un liquide assez longtemps, quelque chose va se produire. En principe. Parce qu’en pratique, le brasseur s’écœure ou meurt bien avant. Si une succession de générations peut s’envisager indéfiniment en théorie, le temps dont nous disposons pour les vivre ne l’est pas. Un jour, le Soleil va s’éteindre; un jour, notre galaxie va disparaître; un jour, notre univers va se refroidir jusqu’à l’indifférence globale (la totale en Europe); ou se condenser jusqu’à écraser les atomes en miettes de quelque-chose-qui-ne-se-voit-pas-et-se-calcule-à-peine (en microtatillons).

Ne sortez pas vos pancartes de fin du monde, nous disposons encore de quelques milliards d’années pour nous raconter des histoires sur comment on va s’en sortir. Demeure qu’en pratique, l’épopée humaine se terminera un jour sans laisser de traces; comme tout le reste d’ailleurs. Tout disparaîtra dans l’Oubli, ce terrible rejeton de la Mort. Même le matériau de base nécessaire à graver notre épitaphe disparaîtra. Bref, nous disposons d’un scénario crédible et sans âme qui rend absurde toute prétention que j’accorde à ma vie, même à la vie dans sa totalité.

Quant à ceux qui carburent à l’invisible à coup de pep talks, avec leurs bras levés et leurs bidules à dire ou taire, à faire ou proscrire, leur « lecture » me semble outrageusement nombriliste; même l’incroyant prétend savoir. Pourtant, ces considérations létales n’entament en rien mon expérience épisodique d’un élan vital enivrant qui se résume en : so what.

Back at the ranch

Sur Mont-Royal sud, coin de Bullion ouest

Par ailleurs, avouons que les raisonnements profonds sur le sens de la vie ternissent toujours l’éclat d’un après-midi radieux. Alors, comment répondre à mes deux inquisiteurs de l’occulte? J’ai simplement souri avec indulgence à mes compagnons de table. Oui je pense que la vie est forcément absurde. Oui, son élan est une folle aventure, forcément. Pour pouvoir la raisonner, il faudrait d’abord pouvoir la contenir en esprit. Mais on ne peut pas vivre dans son bocal et prétendre pouvoir en changer l’eau, à la « baron Münchhausen » qui prétendait pouvoir se soulever de terre en tirant sur ses lacets de bottines.

Ce que j’observais sur la rue Saint-Denis, c’était la course folle des flambeaux porteurs de vie, qui en embrasent de nouveaux avant de s’endormir dans les cendres de leurs rêves. C’était le rire des enfants qui gambadent; une fête de feux follets dans leurs yeux assemblés. Y a-t-il une carte du tarot qui parle de cela?

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