(suite de part 1 : The Awakening)
J’ai mis en vente mon téléviseur, mon lecteur vidéo et l’automobile. Rapport ? Fini d’être un spectateur dans ma bulle, même en véhicule. Terminé le bouddha électronique et la vache motorisée. Fini la vitre. Je veux marcher, prendre le bus, parler aux gens; vivre sur la scène du quotidien tel quel (pas même un Jésus ou autre). Cette prise de désir de vivre est le premier bienfait de la désintoxication.

La reprogrammation du vivre

Imaginez le choc du nouvel ex-héroïnomane qui se réveille l’esprit clair dans les restes de sa vie, un désert de sens. Dans mon cas, une fois la télé éliminée, un grand vide est apparu dans mon logement. De m’imprégner de la présence du silence m’a révélé une scène sans décor. J’ai ouvert la radio. Le premier mois, j’ai occupé mon temps en lisant neuf pièces de Shakespeare et trois essais de Nietzsche pour combler le plus gros du vide.

Sur St-Laurent est, sud de Rachel

Une fois les déficits de bonheur dus à l’intoxication connus, les avantages de la désintoxication deviennent aussi évidents que le souffle qui renaît chez l’ex-fumeur. Cette prise de conscience de sa vie est le second effet de la désintoxication. Les bienfaits naturels de la vie refont surface, que ce soit argent, liberté, amour, amitié, famille, confort, métier ou santé.

Finalement, je me suis mis à écrire, enfin. J’étais capable de rester seul, sans stimulation autre qu’une musique d’ambiance. J’étais bien avec moi. Être bien seul est le troisième effet de la désintoxication.

In the mean time

J’ai pu constater en regardant les ados au collège et, surtout, en lisant leurs confidences dans des travaux pratiques (qu’est-ce que j’ai compris de ma vie avec la philo), que l’intoxication à Internet était une véritable drogue dure. Réseau de rencontres tous penchants, masturbation en direct avec « wetcam », Utube, Twitter, vie virtuelle, aventure en héros, en guérilla interactive, sites pour jouer aux échecs, au poker, au backgammon, au bridge, collectionner des amis sur Facebook

Une étudiante m’a déjà avoué passer plus d’une heure chaque matin au réveil afin de parcourir toutes les nouvelles publications de ses « amis », sans compter les textos.

Catachronique

Depuis, l’âge aidant, je suis devenu progressivement anachronique question mode de vie. J’ai même régressé dans certains secteurs culturels ou technologiques, d’où le catachronique (cata : vers le bas).

Sur St-Denis est, sud de Rachel

Un vendeur d’abonnement Internet faisant du porte-à-porte est resté abasourdi devant l’ampleur de ma simplicité volontaire.
– Avez-vous Internet ?
– Non, je n’ai pas de ligne téléphonique.
– Aucun problème, nous pouvons utiliser le câble.
– Je n’ai pas de télé.

Rien dans la formation du vendeur n’avait prévu la rencontre d’un Cro-Magnon de l’information. Le jeune de s’écrier, vibrant d’émotion :
– Mais… en 2008, voyons !
– En 1988, il n’y avait pas de laptop, anyway, ai-je répondu de très mauvaise foi.
– Mais comment faites-vous pour vivre?
– Je respire, je bois de l’eau filtrée, je prends des marches et j’évite le gras, l’huile, l’alcool et le sucré. Et un joint de temps à autre.

Le vendeur m’a dévisagé avec indulgence et s’est excusé (comme au Tarot).

L’après-dernière tentation

Peut-on rechuter? Sûr. Les déficits de bonheur reviennent brutalement. Ça aide à se réveiller à nouveau. Par contre, un alcoolique dans un bar qui résiste à la tentation percevra le contexte de consommation avec une acuité que peu de gens possèdent.

Sur l’avenue du Mont-Royal, je passais fréquemment devant un vendeur de télés, les grosses avec un écran plat. Évaché, la position méditative du couch potato, je pourrais, ai-je compris, faire le constat cyclique des catastrophes géographiques, écologiques et politiques, assister à divers combats sportifs, visionner des films à effets spéciaux ou regarder des romans-feuilletons pour voir si les weddings annoncés auront lieu (la « tarte à la crème » de l’angoisse romanesque).

Herboriste sur St-Denis est au bnord de Mt-Royal.

Une scène terrible, tirée d’un film inutile, The Ring II, m’est alors revenue à l’esprit. La mère de l’enfant possédé est au balcon et regarde dans les tours d’habitation tout autour les téléviseurs allumés, porte par où « l’esprit maléfique » peut infecter l’espèce humaine. J’ai pensé aux dizaines de millions de Nord-Américains qui étaient au même moment éclaboussés par la lumière de leur bouddha (le téléphone intelligent peut agir de même), vivant dans une « indifférence attentionnée au quotidien ».

Je suis ressorti du temple du gadget les mains vides, soulagé. J’ai marché, longeant l’interminable file de vaches sacrées stationnées qui broutaient le bitume.

Vue de l’intérieur.

Platon voulait sortir les humains de leur caverne. Ceux-ci ont plutôt mis les philosophes à la porte et fait entrer la télé. Puis on a entré la caverne dans la télé. Depuis, nous sommes devenus les gens les mieux désinformés de l’histoire humaine.

Dans l’arche (sur la drogue)

Basketball diaries, film étasunien de Julian Schnabel, 1995.

Drugstore Cowboy, film étasunien de Gus Van Sant, 1989.

Gia, film étasunien de Michael Cristofer, 1998.

L’année dernière à Marienbad, film français d’Alain Resnais, 1960.

The Lost Weekend, film étsunien de Billy Wilder, 1945.

Naked Lunch, film étasunien de David Cronenberg, 1991.

Requiem for a Dream, film étasunien de Darren Aronovsky, 2000.

Trainspotting, film anglais de Danny Boyle, 1995.

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