— Un porte-avion qui grossit.

— ?

Il semblerait que seulement une personne sur vingt soit intéressée de connaître le moment de sa mort. Pourquoi choisit-t-on massivement de vivre dans l’ignorance ? Qu’est-ce que cela changerait de savoir? Par ailleurs, populaire est l’opinion que la vie est rationnelle, donc la mort sa conclusion. On meurt une fois notre mission accomplie, croit-on.

(Début du sermon : ) j’ai tendance alors à demander si les bébés morts lors de collisions automobiles avaient pour mission de prouver la nécessité et les limites d’un banc pour bébé. Ou si les quelques centaines de milliers de victimes à Hiroshima et Nagasaki avaient tous reçus pour tâche de confirmer l’efficacité de deux bombes testées par l’armée étasunienne. Dans les faits, la grande majorité des gens s’éteint à petit feu, au terme d’une vie sans histoire, d’une histoire sans « fin », parfois un piston à morphine à portée de main. (fin du sermon.)

La mort est sournoise

Jusqu’au dernier moment, la mort se fait discrète. Puis elle s’annonce d’un « jamais plus ». Sournoise sous la forme d’une probabilité pour un fumeur ; impératrice dans l’annonce d’un échéancier ou d’une date limite. Une mort tapie dans l’ombre et qui bondit devant soi en éclair de lucidité, le canon d’un fusil au visage ; où l’éclatement d’une aile d’avion par le hublot comme la corde brisée de l’alpiniste. Une mort cynique quand elle s’annonce le fait accompli, comme à Hiroshima, une des sept « merveilles » de l’horreur du vingtième siècle; un « sneak preview » du « ghetto juif de Varsovie », autre bijou du genre. (À mettre parmi ces merveilles, le massacre des Arméniens, celui au Rwanda ainsi qu’au Cambodge et la purge de Staline. Question ghetto, il y a Le pianiste de Polanski et La liste de Schindler avec le petit manteau rouge, de Spielberg.)

Le moment dernier

La mort que j’ai longtemps redoutée, c’est la noyade. Le corps s’enfonce dans l’épaisseur liquide, la lumière se fait de plus en plus diffuse, l’air manque. De m’imaginer en cadavre flottant, dégueulasse. Pire encore ! Être abattu par un motard, par erreur, dans une grange abandonnée et avoir le temps de m’imaginer découvert quelques mois ou années plus tard, en cadavre identifié par son ADN. Ou encore de me retrouver en perte de contrôle dans un véhicule, les yeux rivés au décor qui tournoie, voyant grossir l’obstacle contre lequel va se terminer ma vie. Dans ces cas ont préférerait ne pas savoir.

Une autre mort m’est revenue, que j’aurais aimé oublier. Le témoignage d’une fillette abondamment commenté en manchettes. Ayant miraculeusement survécu à son viol sur le pont Jacques-Cartier, après que ses ravisseurs eurent d’abord jeté « par dessus bord »tué son petit frère, la fillette répète au procès les dernières paroles de celui-ci : « vous allez me tuer, hein? » Même l’innocence peut reconnaître le spectre. Aurait-il souhaité savoir devoir mourir, objet en trop d’un cauchemar érotique incompréhensible à ses yeux ?

Par contre, le cancéreux qui, doigt au piston à morphine, maudit le serment d’hypocrite de son shaman immaculé : il aimerait bien vouloir préciser ce moment dernier. Mais si la mort scelle le sort de notre vie, nous survivons à bon nombre de petites « dernières fois ».

La fois dernière

Dans certains cas, la fin est parfois planifiable, comme la dernière journée d’école ou de travail. La dame âgée qui se remémore son dernier amour, sa dernière union ou son dernier baiser, revit ses dernières fois dans la tiédeur du souvenir. Rien de l’élan amoureux, de la conjugaison, des lèvres offertes d’alors ne recelait l’odeur de la fin. Ces derniers moments auraient-ils été différents s’ils avaient été vécus comme tels? De savoir vivre une situation pour la dernière fois nous ferait la vivre différemment. Il existe aussi des dernière fois souhaitées : le dernier verre, la dernière ligne, la dernière partie. Tout intoxiqué souhaite que cette fois-ci soit la dernière.

Jiddu Krishnamurti alla plus loin. Si de vivre quelque chose pour la dernière fois change la manière de le vivre et de l’apprécier, raisonnons «à la limite». Je vais mourir, alors pourquoi ne pas toujours vivre en conséquence? Parce que la dernière baise et le dernier jour d’école secondaire n’ont pas le même caractère terminal.

Mais en raisonnant à la limite, on dévoile la « tendance » ou le « principe » en jeu (ainsi est né le calcul différentiel en mathématiques). Krishnamurti ne sait pas mieux qu’un autre deviner quelle fois sera la dernière, mais il a compris l’enseignement à en tirer. Il faut vivre la tendance, en samouraï du quotidien dont le métier est de mourir à soi.

(moi) – Un porte-avions qui grossit?

(Paul) – Oui, c’est ce que répond le kamikaze quand la radio lui demande comment ça va.

(moi) – Pour la dernière fois donc.

(Paul) – Oui, mais il l’a choisie.

Court échange avec Paul Saint-Amand durant un tournoi d’échecs alors qu’il me demandait ce que j’étais en train d’écrire (soit cette chronique).

 

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