La vidéo n’a rien à voir avec le métier d’entraîneur.
Bob Gainey

…oiture de demain !

Le « bruit » m’a fait grimacé. À la télé du dépanneur, une impersonnalité sourit, les dents alignées en clavier de piano raciste. J’avais oublié la rage publicitaire déployée à mousser l’achat d’une vache sacrée motorisée. Quant à cette voiture du futur qu’on vous offre, ce n’est que la voiture d’aujourd’hui enrobée d’un argument bidon. L’automobile de demain, elle se construira demain. There is a sucker in everybody.

C’est d’ailleurs en abandonnant la télé que j’ai abandonné l’auto. La fenêtre de pixels m’a mené au « bocalmobile » (j’avais une décapotable). Fini de vivre à travers des vitres.

La boucle du même

Sept ans plus tôt, alors que le deuxième millénaire agonisait dans une totale indifférence de ma part, j’étais plongé en plein dilemme. Mes deux cassettes vidéo (la techno de l’époque!) d’une durée de six heures chacune étaient pleines et je devais enregistrer un film car, en même temps, je suivais des épisodes consécutifs de Star Trek, mais de deux séries différentes qui passaient en reprise, en alternant avec des bouts d’un Indiana Jones dont je voulais revoir certains passages. Un peu fêlé? Oui. (J’ai connu une dame qui avait quatre télévisions ouvertes en tout temps dans un cinq pièces, mais sans le son.)

Ça m’a réveillé. En plein été, j’allais passer un début de soirée idyllique devant un écran. J’ai pris la porte et j’ai marché. J’ai regardé les passants heureux, la beauté du coucher de soleil et l’agréable douceur de la brise fraîche. Je me suis imaginé chez moi devant la télé. Déprimant.

Je perdais ma vie. Je me suis juré de conserver en mémoire cet instant de lucidité aussi précieusement qu’un primitif chérissait la flamme d’une torche dans sa grotte. Au bout de mes pas, la conclusion s’était imposée : adic à la télé. Comment se sait-on intoxiqué ? Quand on utilise systématiquement un objet ou une occupation pour éviter le tel quel de la vie.

Une programmation déficiente

Bien sûr, regarder la télé n’a aucune commune mesure avec l’usage de la morphine, la pratique de la pédophilie ou le néolibéralisme, que ce soit question santé, argent ou impact social. Mais que le médicament s’appelle Prozac, vodka, yoga, mots-croisés, Magic, poker, auto, porno, secte, D&D, natation, timbres, sexe, hockey, loterie, télé réalité, Wargames, collection de canifs ou de poupées, l‘usage abusif de ces « distractions » prend toujours sa source dans un manque d’éducation.

Un apprentissage déficient au cours de l’enfance nous oblige tôt ou tard, une fois adulte, à affronter des situations inconnues ou mal apprivoisées qui génèrent en nous une peur enfantine. La découverte d’un « médicament » (substance ou occupation) qui peut adoucir, amoindrir ou même anesthésier la peur d’affronter le non-reconnu dans l’enfance nous permet d’acquérir une relative paix émotive face à ces expériences potentiellement traumatisantes. Un cas limite : les soldats étasuniens qui allaient au Vietnam (faire du tourisme extrême) ont consommé beaucoup de drogues qu’ils n’auraient pas utilisées chez eux. Pourquoi? Parce qu’elles leur permettaient de fonctionner (un bel exemple dans le film Gia).

Des expériences coutumières, sans importance pour la plupart d’entre nous, s’avèrent périlleuses pour certains. Il est ardu de comprendre la peur d’un autre. Peut-être connaissez-vous quelqu’un qui souffre d’une peur que d’autres n’ont pas? Dont même ils se rient parfois. Parmi les plus fréquentes, on trouve : aborder un étranger, donner son opinion, rester seul, travailler pour quelqu’un, se renseigner, mentir, frapper quelqu’un, exprimer son affection, passer une entrevue, écrire sa pensée, tuer une araignée, acheter un appareil, s’habiller pour une réception, conduire un véhicule, marcher dans une foule ou uriner dans une toilette publique. J’ai à l’esprit un cas collectif : l’alcool, qui se fabrique et se répand en fonction de la grosseur des agglomérations où chacun subit de regard d’inconnus. En buvant, le contact est plus facile. D’autant plus vrai (et fréquent) pour faire connaissance d’un partenaire amoureux. Bref, dans chaque cas, si l’usage du « médicament » est justifié par une peur anticipée ou un désir d’éviter un stress énorme, alors, inévitablement, la dimension drogue apparaîtra.

Les Grecs anciens réunissaient sous l’appellation « pharmacon » autant les drogues et les poisons que les médicaments, soit toutes les substances qui modifient le fonctionnement de l’organisme sans le « nourrir » (le terme « drugstore » est donc imprécis). Si un médicament aide à passer à travers une expérience stressante, il peut avoir des conséquences négatives en tant que drogue (l’antidépresseur est un cas exemplaire). De plus, à la longue, toute drogue devient un poison. Et là…

La tendance à la limite

L’accumulation d’effets secondaires nuisibles à la suite de l’usage prolongé d’un médicament annonce une catastrophe à long terme. Combien long ? Hum… Ça dépend des dimensions « drogue » et « poison » du médicament, de la fréquence d’utilisation, de l’importance du manque à combler et de la peur à surmonter; tous ces facteurs jouent. La dimension « drogue » de notre médicament» crée un vide à vivre qu’elle remplit d’elle-même, toujours à perte. Cette dégradation est due à deux formes d’accoutumance. D’une part, l’effet illusoire ou euphorisant d’une drogue s’atténue à l’usage; d’autre part, la dose consommée augmente par accoutumance, ou pour compenser ou accélérer l’effet. Tôt ou tard, la santé, la psyché ou la viabilité économique subit un choc, comparable à un tremblement de terre.

Que ce soit pour l’héroïne comme la machine à sous, question argent et amis, les effets secondaires sont évidents. Pour le vin ou la bière. le poker comme les jeux en ligne, sans oublier le pot ou la cocaïne, on peut fonctionner à perte des années durant avant qu’un déficit de bonheur quelconque transparaisse.

La cigarette est plus discrète, il fallut en quantifier le déficit à l’aide de statistiques. L’aspect déficitaire de la télé semble inexistant. Pourtant, là aussi le bonheur de vivre se détériore une fois accro. Quand une activité nous occupe à perte, c’est qu’elle procure un bienfait temporaire au prix de la dégradation persistante d’autres bonheurs.

L’autre tendance à la limite

La dégradation causée par l’aspect « poison » du médicament — le plus souvent une séquelle à long terme de la dimension drogue en arrive à provoquer d’autres changements de comportements, eux-mêmes déficitaires en terme de bonheur et qui, c’est bien le cas, empoisonnent notre vie.

Ainsi, si je prends une bière pour être à l’aise dans mes contacts sociaux, il y a des chances que je me retrouve fréquemment dans un bar. Il y a de fortes chances que je finisse par converser saoul; que je finisse par socialiser avec des soûlons; que je finisse par parler tout seul. À la limite, le déficit de vie aura éliminé les avantages qu’il apportait au départ.

Si d’être seul était insupportable, imaginez seul et alcoolique. C’est le moment de vérité : réapprendre à vivre ou s’éteindre dans la misère solitaire.

(à suivre, part 2 : the Revenge)

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