On ne se baigne pas deux fois dans la même eau (un pseudo sage grec). Mais on se baigne toujours dans la même rivière ou le même fleuve. On leur donne même un nom (moi).

Une statue biologique

Quand je mange, mon corps cueille l’utile et rejette le reste. Quand je respire, mes poumons introduisent de l’oxygène dans mon sang et renvoient l’azote et le CO2. D’un souffle à l’autre, d’un repas à l’autre, des composés chimiques sont assimilés et d’autres éliminés. Urine, sueur, défécation, flatulence, morve, cheveux tombés, peaux mortes, crachat, cire d’oreilles, larmes et raclures d’ongles assurent la vidange.

Je me renouvelle constamment en remplaçant le « consommé » par du même. Je ne suis pas constitué aujourd’hui des mêmes molécules de vitamine C que le mois passé, certes, mais c’est pourtant toujours de la vitamine C, le même arrangement d’atomes. Je suis une statue biologique dont le quotidien avoue son but, persister comme même dans la durée.

Ainsi comprise, ma vie se transforme en négation du vivant. Ainsi comprise, ma vie devient un échec devant ma mort assurée. Le mouvement perpétuel n’existe pas, je vais fatalement être top usé. Pourtant je suis génétiquement constitué pour persister. Envisagée centrée sur elle-même, ma vie devient absurde (et de pouvoir me cloner rend la vie en soi trans absurde).

Mourir d’être immortel

Qu’est-ce que la mort ? La fatalité de l’événement nous a rendu fort imaginatifs à son sujet. (Au moment où je réécris cette chronique, j’en suis à la quatrième saison de la série Vikings. Impossible de comprendre l’époque sans le rapport à la mort qu’ont codifié le Walhalla et les Paradis chrétien et musulman.) D’ailleurs, toutes les philosophies anciennes et toutes les religions o

Nosferatu, 1922 de F.W. Murnau

nt cherché à réduire, à adoucir, à rendre utile ou à rationaliser la mort.

Notre désir d’aller au-delà du raisonnable (le calcul à l’infini en calcul intégral en témoigne de manière exemplaire) nous a fait imaginer des êtres qui trichent leur « date d’expiration » (d’expiation, selon certains). La figure du vampire en particulier (et de la goule maintenant, pour les organes volés). Le vieux film Nosferatu (Isabelle Adjani joue dans une version plus moderne) tout comme Les hommes sont mortels de de Beauvoir réfléchissent cette quête d’amortalité.

Anne Rice ne fut pas la première à traiter du sujet, mais l’auteure étasunienne a imaginé un vampire qui subit jusqu’à s’immoler la terrible sentence de Nietzsche : « mourir d’être immortel ». C’est le sens du suicide de son géniteur, nous confie le vampire Lestat (incarné par Tom Cruise au cinéma). Pourquoi donc ? Pour un vampire, ne pas mourir consiste à devenir aussi une véritable statue sociologique, un témoin intellectuellement figé devant le spectacle de la succession des vies et des cultures. Alors que les siècles s’écoulent, que devient cette créature qui s’éternise au seuil de la mort ? (Le couple royal source de la lignée des vampires est décevant de vraisemblance quand Lestat les découvrent).

Un has been global

Imaginez un noble qui reçut le « don obscur » il y a dix siècles, à l’aube du nouveau millénaire d’alors. Que peut bien signifier l’ouverture une saison de hockey pour lui ? Imaginez un homme de noblesse, chrétien, rural, sensible à l’odeur de la terre, au pincement du clavecin, aux manières de tables, aux danses lentes des dames couvertes de dentelles, à l’érotisme d’un regard, à la nécessité d’être obéi et à l’insolence de lever les yeux. Imaginez-le à côté d’une adolescente nord-américaine, tatouée, cheveux verts en pics, heavy metal aux oreilles, démon sur son t-shirt, sans soutien-gorge, scrutant les nouveaux jeux vidéo destructeurs à côté des nouveautés DVD xxx. Pouvez-vous « imaginer » chez ce vampire le moindre intérêt à perpétuer son anachronisme ?

Pour un vampire né à l’aube de l’autre millénaire, le spectacle d’une autoroute californienne la nuit ressemblerait à un film en accéléré, sauf que la « statue » observée lui serait incompréhensible.

Next !

Qualifier toute expérience de vie, c’est l’éclairer d’un flash, liant sensations et perceptions en une scène globale, une vérité sous projecteurs. Devant l’annonce de sa mort, Nietzsche comprit la nécessité de faire l’expérience globale du vivre. Quand on sait que Dieu est mort, le retour de l’éternel

Staue de Félix Leclerc, parc Lafontaine.

vient, regard de Méduse, figer la vie en statue temporelle. Pour pouvoir s’en libérer et la dénoncer, Nietzsche brisa sa propre statue et cessa d’être sage.

Dans le parc, j’ai roulé un joint, je me suis levé et j’ai marché. J’écrirai un autre jour. Pourquoi ? Je me suis rappelé la suite de la chanson de Renée Claude : «les hommes ne travaillent presque plus, l’amour est devenue la seule vertu. » Avec l’univers des laptops, ça devient : «les humains travaillent toujours plus, la webcam est notre solitaire vertu. C’est le début d’un temps nouveau. »

 

 

Comments are closed.