Pauvre Gaston. Il était passé devant la vitrine de l’ex Canular un début de soirée. Un bar de quartier sur l’avenue Mont-Royal, devenu depuis le Plan B d’une autre génération. J’avais noté le sourire étrange de Gaston, me voyant attablé. Huit jours plus tard, en pleine nuit, il se pendait. Comment deviner? Un bref sourire étrange un bref instant. Si j’avais su, qu’aurais-je pu faire? Ça m’a rappelé une autre mort, à l’époque de la « peste des gais ».

Ironie poste restante

J’apprends qu’un ami d’une amie, un homosexuel féru de musique classique, est mort du sida. Je savais qu’un acteur étasunien en avait été victime, que tel artiste l’avait, les cancans des journaux, quoi. Mais qu’en soit victime quelqu’un que je connaissais, avec qui j’avais discuté de Mahler, c’était autre chose. Je l’avais croisé sur l’avenue du Parc, l’air préoccupé. D’être devenu copropriétaire d’une librairie ne semblait plus le motiver. Il n’avait pas cru bon de mentionner son état. En y repensant, j’aurais pu poser des questions. Mais voilà, j’étais pressé. Ça arrive.

J’ai revécu la rencontre, le sachant mourir à petit feu du SIDA; de la manière que voit un dieu à D&D à travers les apparences. De me revoir en train de converser, lui se sachant mourir, moi l’ignorant et affichant un enthousiasme « pas rapport » (ces chevrons sont pour les lecteurs européens), la possibilité d’un tel décalage entre consciences m’a attristé. La rencontre en devenait vraiment moche. Alors une autre mort m’est revenue en mémoire, pire encore.

Je croise Pacheco (orthographe incertaine), un vague ami peu fréquenté, de l’époque délirante de mon secondaire 5. Nous sommes sous le charme d’un début août idyllique, coin Cherrier St-Denis, vingt ans plus tard. J’apprends le printemps suivant que Pacheco est mort d’un cancer du cerveau au début de l’hiver. Alors que nous discutions en toute innocence sur un coin de rue, des cellules cancéreuses avaient commencé à gruger son cerveau. L’image retouchée (un photoshop de conscience) de la rencontre fut désagréable au rappel. Le décalage entre les conscience et la réalité devient horrible d’objectivité (Ça m’a vaguement rappelé un commentaire de Virginia Woolf, lectrice, sur Tolstoï et les écrivains russes.).

Un mode d’emploi, peut-être?

Un preacher aurait sûrement fait du sens avec des situations aussi absurdes. Elles favorisent la prise de conscience de…, elles génèrent l’émancipation de …, elles permettent de prendre ses distance face à… Bullshit. J’ai un minimum de réserve devant l’humour des Dieux; ou face à la finitude humaine, si vous préférez; sinon devant l’ironie des probabilités. Demeure que si les voies du Seigneur sont insondables, les miennes le sont et là, on en abuse.

In the mean time

Marie ! Mon grand amour. Je la devine au coin d’une rue, de dos, à sa chevelure noire abondante. J’allais la héler quand une douleur de lucidité m’a figé sur place : Marie est morte deux ans plus tôt. Je l’avais oublié.

Au début de l’été 2002, je reviens à la vie après l’ablation, début janvier (Bonne année, qu’on me souhaitait.) d’une double tumeur… non cancéreuse. Je reviens à la vie après avoir envisageé(un beau terme) pendant trois semaines que c’était cancéreux. Et comme c’est passé d’un pois vert à un gros œuf en trois semaines, si ce l’était, j’allais mourir d’une manière ou de l’autre. Pas de problème avec l’option Ernest Hemingway ou Romain Gary.

On m’avait annoncé le décès de Marie un 6 juin, le jour de sa fête. J’avais croisé son beau-frère par hasard. Cinq mois avant sa mort, fin décembre, l’étrangeté d’un rêve m’avait réveillé en pleine nuit. Marie m’appelait à son chevet, se mourant d’un cancer. Nous nous étions perdus de vue depuis quelques années. J’avais tenté de la contacter, mais sans trop forcer. Elle avait changé d’adresse et de numéro de téléphone, comme moi. J’ai laissé tombé. Un rêve est si facile à discréditer. Sans compter le petit pois qui grossissait d’insistance sur le côté de ma gorge. C’était peut-être un message que je m’envoyais à moi-même, format wikifreud.

Plus jamais je ne la reverrai. C’est ce que j’ai « réalisé » (ces chevrons sont pour mes lecteurs européens) sur la rue, dos à la fausse Marie. Une aussi brutale prise de conscience m’a fait saisir l’essence de la mort. C’est le « plus jamais » qui rend la mort indigeste.

Next ?

La soixantaine entamée, il m’arrive de parcourir les photos de la rubrique nécrologique au hasard d’un journal qui traîne en manque d’attention. Je me suis étonné de vérifier que presque tous ces morts sont plus vieux que moi. Mon père m’avait dit un jour : « Tu es vieux quand tous les joueurs de hockey (soccer?) sont plus jeunes que toi. » Quand ce sont les macchabées, ça va.

À la réflexion, je m’aperçois qu’ils sont nombreux les portés disparus de ma petite vie. Où sont allées les femmes que j’ai aimées ? Mes compagnons d’adolescence ? Mes anciens collègues d’études ou de travail ? Plus je vieillis, plus les nouvelles sont tristes : cancer du cerveau, des testicules, du colon ou du sein ; suicide, accident d’auto, coche sautée, overdose ; enterré vivant sur un terrain de golf dans le Sud. Certains se sont expatriés en Angleterre, en Californie, en France ou en Afrique. Chacun à sa manière, j’en comprends la disparition. Définitive, étant donné que je n’aime ni les hôpitaux, ni le golf, ni l’avion. Quant à la chronique nécrologique, pour retracer quelqu’un …

 

(suite : le moment dernier)

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