Le civisme s’impose en proportion du nombre de personnes qu’on croise. Une évidence quand mon quartier se transforme brutalement en centre commercial les fins de semaine (non, pas de traits d’union). 

Le shopping zombi

Le Plateau est envahi. On trouve des vaches sacrées motorisées broutant le bitume un peu partout. Sans compter les non motorisés que vomit par centaines au cinq minutes la bouche du métro Mont-Royal. À m’en cacher le quartier comme les arbres la forêt. Tout le charme de mon vieux Plateau disparaît, submergé par trop de gens, trop de commerces, trop de « tout de suite ».

À suivre leurs pas, on constate que la ligne droite et le regard oblique composent le plus simple chemin vers les marchandises convoitées. Je dois marcher en samouraï, éviter les passants trop lents ou trop groupés; être présent à ma route, n’être que ma route.

Hélas, je tempête contre cette tempête économique qui balaie périodiquement ma quiétude. Ma conscience me gronde, l’intolérance est une faiblesse. Le souvenir de Gandhi ressurgit.

Un self-remade man

Si Socrate représente l’idéal du philosophe antique, Gandhi pourrait être son équivalent pour le démocrate moderne. Ils affichent la même authenticité. Ce sont les actions politiques de ce petit avocat indien qui valideront sa pensée, plus que de longs discours.

It’s a self-made man. L’expression étasunienne parle de ces gens qui réussissent à force de bras, sans éducation. Gandhi fit mieux. Il a réussi malgré son éducation, justifiant pro carne Jean-Paul Sartre, qui nous déclare responsable de notre vie par notre omniprésente liberté de choix.

Pour Gandhi, nous ne vivons pas que pour acquérir de la nourriture, des vêtements ou un abri. Au contraire, nous acquérons ces biens parce qu’ils nous permettent de mieux vivre. (Il semble que l‘industrie moderne a oublié ce détail.) Les fruits du travail nous soulagent des tracasseries du quotidien. Ils permettent à notre esprit de s’épanouir. L’attachement aux richesses cautérise la peur du manque en place de rechercher le bonheur.

La simplicité volontaire

Cet humble sage était convaincu que l’évolution de nos sociétés favoriserait la réduction volontaire de nos besoins plutôt que leur multiplication, et qu’alors l’esprit pourrait se consacrer à développer sa quiétude. (Pour l’instant, nous semblons aller en sens contraire.) Gandhi dompta le sien en le sevrant de la jouissance éphémère et lassante des objets : la « non-possession ». Cette diète spirituelle consiste à supprimer tout désir inutile en abolissant sa dictature.  (Je vous suggère de commencer en vous distançant de toute « fenêtre » contrôlée par l’industrie de la sur-possession.) Ce contrôle concerne les objets, la nourriture, la sexualité, le vif des émotions et la parole inutile.

Quand j’avoue ne posséder ni mayonnaise, ni moutarde, ni épices, pas même sel et poivre, la question surgit :
– Mais que manges-tu ?
– De la nourriture.

Suit généralement un petit silence.

Exercer la non-possession consiste à libérer son esprit des besoins qui l’encombrent, condition préalable à l’obtention d’une vision claire de sa vie. Une pensée moins charnelle dispose à modérer son ego. Gandhi apprit à être heureux avec le strict nécessaire.

Gandhi apprit à être heureux avec le strict nécessaire. Sa force résidait dans sa personnalité et ses objectifs, non dans une accumulation impressionnante de richesses. Il s’appliqua à être et non à posséder. Bonheur et paix d’esprit lui virent de ses réalisations. S’il eut une influence hors du commun sur ses pairs, c’est qu’il faisait ce que chacun pouvait faire mais ne faisait pas. Il ne chercha pas à imposer sa rectitude morale aux autres, il souhaita plutôt que chacun cultive la sienne. Ce rejet du pouvoir fut le fleuron de son effort de non-possession.

Son implication sociale ne visa jamais la perpétuation de ses idées mais l’acceptation de la vérité telle qu’elle s’observe au quotidien. Gandhi écoutait toute proposition qu’on lui soumettait. Une attitude qui exclut haine, colère, violence et mensonge. Il se réserva le droit de n’être plus d’accord avec ses propres idées, résolution lourde de conséquences chez un homme honnête.

La non-violence

À cet égard, la non-possession que pratiquait Gandhi avec ses propres idées s’avéra garante de leur authenticité. En fournissant l’interprétation la plus favorable de leurs intentions à nos adversaires, a-t-il dit, nous leurs offrons une occasion de repousser leurs intentions viles. S’ils dédaignent notre main tendue, ils exposent leurs torts à chacun. Une attitude lâche ? Au contraire. Gandhi n’eut aucune difficulté à montrer le courage qu’exige la non-violence. Le pardon est plus viril que la punition. (Appliqué au métier de portier dans un bar de jazz, cet état d’esprit favorable mais ferme fit des miracles pour moi. Je n’ai jamais frappé un client dysfonctionnel et ils sont tous sortis en y mettant un peu de temps et d’écoute.)

En cas de conflit, il en appela toujours au sens commun et à la moralité de ses adversaires. En politique, par contre, il fit pression sur les belligérants par de longs et dangereux jeûnes. Un chantage affectif qui n’eut que partiellement la portée escomptée. D’Ailleurs, Gandhi aurait pu l’expliquer lui-même. Les actes qu’un homme pose pour soi n’ont aucun effet au-delà de soi. Et l’obstination, a-t-il dit, reste impuissante à changer l’opinion des autres, en profondeur comme en permanence. Gandhi était convaincu que notre conscience est notre juge le plus implacable.

Aucun « isme »

Aucune théorie, aucun principe, aucune règle, aucune convention n’a jamais dominé les décisions ou les actes de Gandhi, à quelques détails près. Le mahatma s’est même permis d’attaquer des principes religieux selon le bon sens. Il questionna même les tabous de classe et les pratiques séculaires chères à l’Inde. Ce qui le tua d’ailleurs.

Se rallier à un parti politique, à une religion ou à un mouvement idéologique signifie se s’isoler des autres. Gandhi détestait tout ce qui divise. Non pas « isoler pour conquérir », mais plutôt « s’unir pour se libérer », à la Karl Marx.

Back at the ranch

Plus je marche au travers la nuée des consommateurs qui n’ont d’attention et d’intérêt que pour ce qui s’achète, se possède et s’affiche en vitrine ou en téléphone, plus je m’oblige à devenir courtois. Tâche titanesque, je l’avoue. La patience chez moi, c’est vraiment du remade.

 

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