L’arrivée des navires anglais avait bousculé l’économie et l’ordre social chinois. Pour amortir leurs frais de voyage et leurs achats dans les colonies indiennes, les marchands britanniques vendent de l’opium aux Chinois, commerce qui détruit les individus et ruine l’économie locale. Chasser les Anglais manu militari apparaît nécessaire, les étrangers sont peu nombreux.

Mais les intrus possèdent une arme terrifiante : le fusil. Un long cylindre qui projette un bout de métal à vitesse folle et à grande distance, accompagné d’un bruit assourdissant. Pour repousser les Anglais hors de leurs terres, les soldats doivent pouvoir s’approcher de l’ennemi. Or, une troupe de paysans et de militaires sans expérience rechigne à courir au-devant des projectiles. Le bruit des armes est effrayant. Les braves sont peu motivés et trop lents ; ils chargent mais se font faucher comme du blé. Les Chinois connaissent la poudre explosive, un mélange de souffre, salpêtre et carbone, des éléments qu’on trouve dans la nature. Par contre, le canon leur est étrange. La raison est simple : le fer est rare en Chine, comme le métal argent dans le Sahara.

Être ou ne pas être

Une « légende chinoise » raconte qu’un général recruta de jeunes gens sans instruction pour en faire une troupe d’élite. Leur entraînement débuta par une mise en forme physique, combinée à une purification du corps comme de l’âme. Les recrues apprirent à combattre avec une arme en main et à courir rapidement. Au corps à corps, l’ennemi s’avère un bien piètre combattant. L’autre volet, essentiel à leur instruction, consiste en exercices de concentration et en une programmation spirituelle. Si un soldat parvient à s’élancer comme un projectile, n’ayant à l’esprit que sa cible à atteindre, il sera invulnérable aux fusils, assurent les instructeurs. Une foi inébranlable agis en bouclier déflecteur.

La première phase de leur formation terminée, les candidats passent le test : courir 50 mètres sous le feu de quelques fusils.
Si vous voyez quelqu’un tomber près de vous, c’est que votre foi est plus ardente que la sienne. Alors, foncez! Foncez!

Certains doutaient, leurs yeux trahissait leur inquiétude; d’autres s’élancèrent en véritables bolides. Une petite minorité mourut, abattue d’une balle en pleine tête. Ceux qui doutaient.Les armes étaient chargées à blanc. Deux tireurs d’élite tenaient les fusils meurtriers; ils savaient quelles cibles abattre.

C’est la mise en scène qu’avait en tête le général dès le début du camp de formation. L’épreuve coula la confiance des « élus » dans l’acier. Certains avaient vu une arme faire feu sur eux à moins de trois mètres. La troupe d’élite reprit ses exercices, autant physiques que purificateurs. L’épreuve finale arriva, enfin : 100 mètres devant deux fois plus de tireurs qu’à la première épreuve. Quelques autres tombèrent, surtout les lents à courir. Pour être invulnérable aux fusils, il faut « être » un projectile.

Le jour de l’assaut, près d’une centaine de jeunes Chinois se ruèrent en hurlant vers le barrage de fusils. Le capitaine anglais dut crier ses ordres et menacer certains de ses hommes pour éviter qu’ils s’enfuient ou tirent inutilement. Le dernier Chinois tomba à moins de deux mètres des fusils. Il s’en suivit un long silence. Les coureurs semblaient indifférents aux balles. Certains sautaient rageusement par-dessus les cadavres. S’ils avaient été trois cents, l’assaut aurait réussi. Ayant suivi le déroulement de l’opération de loin, le général Chinois s’en retourna un sourire aux lèvres.

Le rapport de l’incident à l’état-major fit l’effet souhaité. Les Anglais cessèrent leurs expéditions et entamèrent une négociation ou ils n’aborderaient plus les côtes chinoise en échange de l’occupation de l’île de Hong-Kong.

Back at the ranch

En 1997, la Chine reprit possession de Hong-Kong.
Dans son traité des cinq roues, le légendaire samouraï Musashi note qu’un guerrier seul n’est rien contre un village en furie. Durant la guerre froide, le maréchal russe Joukov avait commenté, parlant de l’armée étasunienne : « la quantité est une qualité en soi ».

 

* : Tiré de Les Dieux de l’Histoire, Histoire de la philosophie, tome 1, p.48, éd.Mots en toile, 2013.

 

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