Pour un ami d’alors, qui prit
un sentier, moi un autre

Attablé devant un café Aux deux Marie, j’observe devant moi un habitué qui accomplit son rituel quotidien de la croisée des mots.

Les deux Marie,sur St-Denis est, au sud de Marie-Anne.

Un venin avalé à petite dose qui vide l’existence de sa signification. Placer des mots ou des chiffres dans des cases pour ne pas avoir à être. Abolir sa liberté en l’investissant dans un projet sans signification, c’est vivre de mauvaise foi, disait Jean-Paul Sartre.

Mourir à petit feu

À une époque où l’on assassinait les décideurs, je ne me souviens plus si c’était un roi, ni même du poison qu’il avalait, toujours est-il que l’individu (Mithridate) ingurgitait chaque jour une dose minime dudit poison pour s’y habituer. Il espérait que cette diète quotidienne lui éviterait la mort le jour où ses ennemis tenteraient de l’assassiner. Bref, il s’empoisonnait avec civilité et méthode au cas où d’autres oseraient le faire avec barbarie.

Cette légende me semble résumer toute habitude mécanique qui sert à faire couler, conjurer l’ennui en le traitant à petites doses. Ça m’a rappelé Robert, un vieil ami que j’ai perdu de vue. Il taquinait à l’occasion la grille du journal. Pas pour « tuer le temps », expression étrange, mais par défi, voulant déjouer l’astuce du concepteur. Robert ne s’aidait pas des petits mots, ceux que le tisseur d’énigmes ne prend pas le temps de crypter en formules « songées », pour placer des indices sur la piste des grands mots. Non, ce qui intéressait Robert était de démasquer les longs mots. S’il n’y arrivait pas, alors il s’aidait des petits termes, mais sans écrire les lettres sur la grille.

Une Pandore en chocolat

Puis un autre souvenir m’est revenu. Robert était déjà un peu ivre en début de soirée. Nous parlions de consommation de drogue, de modération et d’abus. Mon vieil ami m’avait soumis un « mythe urbain », celui de la boîte de Smarties, qui rappelle une version de la fameuse « boîte de Pandore » des anciens Grecs.

Dans la mythologie grecque, Pandore (soit « tous les dons ») fut créée sur l’ordre de Zeus qui voulait se venger des hommes pour le vol du feu par Prométhée. Zeus offrit la main de Pandore à Épiméthée, frère de Prométhée. Elle apporta dans ses bagages une boîte mystérieuse que Zeus lui interdit d’ouvrir. Celle-ci contenait tous les maux, et les dons dans la version qui m’intéresse, doit souffrira et jouira l’humanité.

Supposons que vous disposiez d’une boîte de Smarties magiques. Elle contient une certaine quantité de pastilles de couleurs diverses. Ça pourrait être des pilules sophistiquées, remarquez, ou une drogue spécialisée, peu importe. Chacune, selon sa couleur, vous procure pour une période spécifique un certain bonheur assuré. Une pastille rose vous occasionnera une rencontre amoureuse d’une saison; une jaune un gain monétaire non négligeable et non prévu; une brune du succès au travail pour un trimestre, la mauve un état d’esprit euphorique mais lucide, et ainsi de suite des autres couleurs pour d’autres périodes limitées de bonheur. Les pastilles rouges en particulier vous procureront tous ses avantages en même temps ! Toutefois, sans être forcément malheureux, malade ou malchanceux, vous ne disposerez pas en dehors de ces périodes privilégiées de joies similaires. .  Il faudra vous contenter de la petite vie des mots croisés.

Que faites-vous ?

L’image s’applique aux drogues, aux vacances, à l’argent, au sexe, au jeu comme aux médicaments. Mais formulée en mythe, elle expose la situation à la limite, à hauteur des Dieux. La question de Robert me pris par surprise : que ferais-tu de tes pastilles?

brulerie

La brûlerie, sur St-Denis, au sud de Duluth.

Et vous? Les conserveriez-vous précieusement comme l’avare ? Les garderiez-vous pour vos vieux jours comme les rentiers ? Les risqueriez-vous comme les investisseurs ou les joueurs, en espérant vous accaparer le bonheur des autres ? Tenterez-vous de les vendre à prix exorbitant.Garderiez-vous les rouges pour la fin ? Peut-être les mangeriez-vous avidement comme les drogués ? Vous pourriez même les bouffer toutes d’un seul trait ! Un exercice d’existence extrême. Comprendre son attitude dans cette situation limite et globale, c’est saisir lucidement comment nous comprenons une vie heureuse. Elle permet aussi de comprendre l’enfer dans lequel vit le toxicomane ou le joueur invétéré une fois sa boîte vide.

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