Un des plus volumineux bâtiment que longe l’avenue Mont-Royal, tout près du métro, passe presque inaperçu. Pourtant sa façade comporte plus d’une centaine de fenêtres plus l’entrée d’une église dont le bâtiment en question occulte le reste, sauf le clocher.

Cette église et un autre bâtiment, aussi volumineux, sis plus au sud sur la rue St-Hubert, sont devenus le point de ralliement, l’un des itinérants, l’autre des personnes âgées du quartier. Une caravane s’arrête périodiquement devant le porche de l’église, à l’heure du souper, pour distribuer des hot-dogs aux itinérants rassemblés dans les marches de l’église.

Comme je passe lors d’une distribution de nourriture, je remarque dans l’attroupement un jeune itinérant avec son chien. Un détail qui fait son chemin en moi, alors que je me rends chez moi, me ramenant vingt années plus tôt avant d’avoir introduit la clé dans la serrure de la porte de mon logement.

La traversée de la pauvreté

Dix-mille-villages

Boutique Dix-mille villages, sur St-Denis ouest, au sud de Rachel.

François était un grand voyageur. Au Québec avec son amour, Évelyne, il est joueur d’échecs et nous avons fraternisé. Dans leur logement, il a posé au mur des cartes géographiques piquées dans une école désaffectée du quartier; une mode à l’époque. Une carte, en particulier, très belle, de l’Asie. De là, nous nous sommes rendu au Bangladesh, sans turbulence, en deux phrases. Il me conte sa traversée du pays, d’est en ouest. Une région pauvre et aride, démunie de technologie, que le coupe découvre, abasourdi.

Nous prenons une pause durant une soirée marathon de tarot. François raconte tandis qu’ Évelyne fait du café. Il me décrit des camions croisés sur la route. De vieilles carcasses usinées trente ans plus tôt. Raboutées avec des fils de fer, des tiges et des plaques de métal grossières. Les moyens de transport sont désuets et lents, surchargés de colis, de voyageurs et d’animaux domestiques, le tout entassé pêle-mêle dans l’autobus et sur le toit. Durant une halte, il voit un homme qui, pour quelques sous, nettoie les oreilles des gens avec une aiguille. Très habile, constatent-ils, en voyant toute la cire qu’il extrait avec rapidité et précision.

Médecin de fortune

Vitrine-des-Dix-mille-villages

Vitrine de la boutique Dix-mille villages.

À un autre arrêt, ils voient un enfant tomber et s’ouvrir le menton sur une roche, devant eux.
– Je désinfecte la plaie, précise François, à l’aide d’alcool, d’onguent et de tampons. Je ne m’y connais pas mais j’ai une trousse de premiers soins rudimentaire dans mon sac-à-dos.; une nécessité dans la région. Je ne m’y connais pas mais je fais de mon mieux. Concentré, j’entends autour des gens qui approchent et s’interpellent. Quand je redresse, je découvre une dizaine de malades forment une ligne d’attente. On m’appelle médecin. Impossible de me soustraire à quelques consultations. Un vieillard en particulier, horrible par ce trop-plein de rides, d’usure et de maigreur, la mâchoire inférieure édentée et gonflée de pus. Je lui donne un analgésique. On annonce le départ du bus, nous devons quitter; moi, je fuis.

Les chiots

– Raconte-lui les chiens, intervient Évelyne, qui surgit avec un plateau.
– On aperçoit un peu partout des chiens errants. Ils craignent les humains mais rôdent tout autour, jouant les charognards.
– Impossible de les approcher, souligne Évelyne.
– Certains ont les yeux crevés et la plupart montrent les stigmates d’agressions sauvages. Cela nous intrigue, Éveline et moi, et nous ne tardons pas à comprendre l’origine de ce calvaire, à nos dépens. Nous avons déniché un hôtel décent dans un village d’allure prospère, c’est-à-dire tout juste misérable. Nous sommes dans la salle commune au rez-de-chaussée, écrasés par la chaleur, quand Évelyne me dit entendre une faible plainte dehors.
– Ça semble venir de sous le plancher. François sors et tends l’oreille.
– Ça vient de sous la véranda. J’appelle doucement. Au bout d’une minute, deux chiots blancs émergent de l’obscurité, aveuglés par le soleil. Je les prends dans mes bras, entre et les montre à nos compagnons de voyages, trois belges. Tous s’extasient et s’apitoient à la fois. Quelqu’un suggère qu’ils sont affamés, nous commandons un bol de lait. Grave erreur.
– Oh, la la! ajoute Évelyne en agitant la main.
– Dehors des villageois observent nos agissements, et déjà on entend des cris et des appels. Le garçon de service arrive sur l’entrefaite et saisit d’un coup d’œil le délicat de la situation. Dans un pays où la famine règne en despote, on ne nourrit pas les animaux inutiles. On les rejette, on les fait fuir, on les violente, on les tue s’il le faut, mais on ne les nourrit surtout pas. Ceci dit, l’homme ajoute que nous ferions mieux de partir.
– Nous craignons la foule qui crie d’indignation.
– Le garçon de service explique qu’il est peu vraisemblable qu’ils agissent, précise François. Notre fuite constituera un aveu et sera leur victoire.
– Si nous étions restés et avions ignoré leurs reproches, ils nous auraient agressés. Voilà pourquoi les chiens nous suivaient, conclut Évelyne.

Back at the ranch

En Amérique, les épiceries ont une section de bouffe pour chiens et chats. Diverses marques se font concurrences. Il existe même des soins cosmétiques pour chiens et chats. Des psychiatres même. Je ne sais combien on dépense pour les animaux de compagnie annuellement, mais je parierais que ça rivalise avec le budget d’un petit pays. Ici, même les itinérants peuvent entretenir un chien. Ça m’a fait comprendre à quel point les Nord-américains sont des gens riches.

 

 

Comments are closed.