Quand on me redonne la monnaie, je me débarrasse des sous noirs inutiles. Au rebord d’une fenêtre, sur un siège de vélo, un coin de table de terrasse, peu importe. En particulier dans la paume tendue d’un Bouddha verdi St-Denis, côté est, au sud de Rachel. Ne jamais les jeter vos sous dans la rue, des enfants

Le centre Ski Aurobindo.

peuvent aller les ramasser. Ça porte chance, dit-on, de trouver un sou, mais pas en plein trafic.

Les sous noirs de Dieu

Imaginez un être exceptionnellement intelligent qui, quelques millénaires avant JC, trouverait par terre une montre de poche. Une de ces vieilles montres rondes avec une chaîne et des rouages dentés compliqués à l’intérieur, comme en possèdent les banquiers dans les westerns.

Ignorant l’art de l’horlogerie, notre promeneur supposera-t-il que les lois de la nature aient pu engendrer cette remarquable et improbable mécanique grâce à un hasard opportun ? Grâce au patient travail d’un temps aveugle ?

Pour Voltaire et d’autres penseurs, la minutieuse et complexe histoire des rouages de la vie que cueille le biologiste moderne serait la preuve manifeste de l’existence d’un Dieu artisan.

Le choix de la montre n’est peut-être pas fortuit. Égocentrique, homosexuel et anglophile, Voltaire trouve le protestantisme pratique. Il regrette qu’en 1685, le roi Louis XIV ait révoqué l’Édit signé par Henri IV, son grand-père, à Nantes en 1598 . Un accommodement raisonnable dont l’abolition sera catastrophique pour la France.

Le catholicisme accorde peu de mérite aux arts manuels. Les artisans habitent les villes, où se concentre une population qui ne dépend plus directement du travail agricole. Dans les milieux ruraux, l’influence du catholicisme est plus sensible. En abolissant l’édit de Nantes, le « roi soleil » fait fuir des artisans protestants prospèrent et fragilise l’économie des villes, où la monarchie est le plus susceptible d’être contestée.

Quant Louis XIV meurt en 1715, Voltaire à 21 ans. Le royaume est en partie vidé de l’expertise des nouveaux artisans et certains produits high-tech sont rares. La surenchère pour en disposer nourrit une l’inflation qui mettra la France par terre vers 1750. Forcés de fuir, les horlogers non catholiques ont préféré le climat suisse à l’aventure outremer. Compréhensible. C’est d’ailleurs en Suisse que Voltaire échoue, son égotisme lui ayant mis chacun à dos partout ailleurs.

L’histoire que raconte le darwinisme

Quand Darwin observe la morphologie des formes de vie, il découvre l’histoire d’une évolution. Ce qui l’amène à définir le mécanisme de la « sélection naturelle ». Ce principe s’érige sur une pierre d’assise (qui supporte la poutre centrale dans une église médiévale) : une variation dans l’alimentation disponible a deux effets.

D’abord, plus le changement est brusque, plus les codes génétiques tendent à muter. Mais Darwin ne pouvait déduire cette conséquence, la génétique étant encore à découvrir.

L’autre impact est une lutte accrue pour la survie. La sélection étant sévère, certains individus se trouvent avantagés, d’autres désavantagés. Il en résulte une spécialisation de l’anatomie. Les vainqueurs se reproduisent aisément, les autres tendent à disparaître. Un exemple.

Quand les premières terres émergèrent de l’océan couvrant la surface de notre planète, plusieurs formes de vie marine se trouvèrent piégées dans d’immenses bassins d’eau qui s’asséchaient lentement, modifiant par étapes l’environnement des animaux. Ils durent s’adapter à une nouvelle diète et s’acclimater à un nouvel outil de respiration, le poumon. Les grands gagnants de ce concours d’adaptation furent les crustacés et les insectes. Imaginez l’ensemble des terres actuelles assemblées en un vaste continent peuplé d’insectes qui prolifèrent en l’absence de prédateurs. Ces bestioles composent près de quatre-vingt pour cent du poids des animaux de nos jours. Il s’est créé alors un godzillesque marché d’alimentation à la portée de tout être aquatique muni d’une double respiration.

Les amphibiens vont aller se nourrir sur terre, puis retourner dans l’eau pondre leurs œufs et les féconder. La recette fait des petits. En bordure de l’eau, sélection naturelle oblige, les insectes et crustacés se raréfient en proportion des prédateurs. Les proies deviennent de plus en plus difficiles à capturer. Pour l’amphibien qui ne peut vaincre la concurrence, il faut s’aventurer de plus en plus loin du rivage. Certains batraciens finissent par migrer en se munissant d’un « sac à dos » reproducteur : un utérus et un vagin. La femelle conserve le sperme et peut demeurer sur terre. Évidemment le mâle a suivi. Les batraciens vont prospérer en nombre et en voracité.

L’architecture de l’artificiel

L’histoire de la vie a-t-elle été engendrée par la conjoncture heureuse de processus mécaniques aveugles ? Qu’elle est la probabilité qu’un utérus se développe ? Pourquoi le mâle a-t-il soudain l’idée de pénétrer la femelle ? 

Herbert Simon, économiste de Chicago (prix Nobel en 1978), s’intéressa à l’architecture de l’artificiel, discipline où nos horlogers d’antan fabriquaient des automates à ressorts. Récupérant l’image de Voltaire, Simon propose la situation suivante pour illustrer pourquoi l’ordre et la complexité croissent par étapes.

Imaginez qu’un horloger doive réunir mille rouages pour assembler une montre. Si chaque montage exige une minute d’attention, l’artisan consacrera dix-sept heures à assembler le mécanisme en entier. Si par malheur il doit s’interrompre, tout son travail est perdu. Par contre, s’il pouvait construire son mécanisme par étapes, disons dix pièces à la fois, puis réunir en un tout dix éléments composés de dix pièces, puis finalement assembler les dix morceaux qui reste, notre artisan aurait à exécuter mille cent onze opérations. Les étapes intermédiaires allongeront le temps d’assemblage, mais elles permettront à l’horloger de ne perdre qu’une minime partie de sa tâche s’il est dérangé.

L’hypothèse mécaniste

Remplacez l’horloge par la vie, chaque pièce par une vie et chaque montage intermédiaire par les genres et espèces. Remplacez l’horloge par une vie, chaque pièce par une cellule, et les montages intermédiaires par les tissus et organes. Remplacez l’horloge par une cellule…

Voilà la réponse de Simon à Voltaire.

L’évolution des êtres répond à des perturbations dans leurs habitudes de vie. L’évolution est l’histoire concrète d’une série d’adaptations heureuses par petites mutations génétiques, évitant ainsi que l’ensemble des membres d’une espèce ne disparaisse à cause des changements du climat.

«Si la vie nous paraît résulter d’une suite de coïncidences, c’est parce que nous oublions les millions de pistes qui n’ont pas abouti. Notre histoire est le seul récit que nous pouvons reconstituer. Voilà pourquoi elle nous semble si extraordinaire», lit-on dans La plus belle histoire des animaux (1999).

Ne pouvant concevoir l’étroitesse du résultat concret — l’histoire de la succession des adaptations de la vie —, la construction d’horloges de plus en plus complexes nous semble être une évolution qui a été privilégiée, d’où le Dieu artisan de Voltaire. Illustrons.

Un mécanisme probable

Quelles sont les chances de jouer à pile ou face et de voir le même résultat, disons pile, apparaître dix fois de suite. À chaque lancer, une fourche est créée. Après dix essais, on obtient 210 résultats concrets possibles, soit 1024 chemins différents, dont un seul se concrétisera (et dont un seul nous intéresse).

Si sur sa route le matin Voltaire avait croisé dix pièces par terre, toutes affichant le même côté, aurait-il pensé à la probabilité de cette rencontre, comme Pascal l’eut fait ? Calculons.

Au rythme d’une promenade chaque jour, croisant en moyenne une pièce chaque jour, chaque « dix jours de marche » équivaudrait à un jet de dix pièces. Voltaire découvrirait alors une séquence de pièces affichant toutes le même côté en moyenne une fois tous les 15 ans. Or, dans la cas de l’évolution des espèces animales, nous parlons de millions d’années et d’un bassin de milliards d’individus.

L’impossible preuve matérielle

Demander si la vie est le résultat d’un projet, c’est poser une question qui demeurera sans réponse ? La vie doit s’observer au travers la description de processus matériels. Si la vie est une évolution dirigée, si un élément non matériel en fait partie ou en est le moteur, toutes ces hypothèses doivent se manifester dans une organisation cellulaire. Si une volonté travaille au travers l’évolution de la vie, sa détermination ne peut être que supputée dans les formes de vies qu’elle génère.

Par contre, ne voir dans cette évolution qu’un heureux hasard ne tiendrait qu’à un parti pris du point de vue d’un « foyant ». On trouve dans diverses formes de vie une volonté implacable de survivre et de comprendre, ainsi qu’une conscience d’exister que n’expriment pas, encore du moins, nos « horloges » contemporaines, les robots.

On peut considérer la volonté et la conscience comme des propriétés émergentes, mais ça exigerait de vous raconter une autre histoire. J’y reviendrai. (Voir La vérité du mensonge.)

 Comme disent les Anglais : « un sou pour vos pensées ».

 

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